Menou Pierre - lundi 06 décembre 2010
etats-unis
L’affaire WikiLeaks, qui ridiculise pas seulement la première puissance mondiale, est-elle seulement née des indiscrétions d’un soldat homosexuel américain, ou dissimule-t-elle une véritable manipulation ?
Le chef de l’Etat transalpin, Silvio Berlusconi, est un « irresponsable », « physiquement et politiquement faible », « incapable, vaniteux et inefficace », dont les « longues nuits sans sommeil » et le « penchant pour la fête font qu’il manque de repos ». Qui le dit ? Elizabeth Dibble, chargée d’affaires américaine à Rome.
« Il Cavaliere » se serait-il conduit cavalièrement avec elle ? Lui aurait-il fait du gringue, ou aurait-il au contraire oublié de lui en faire ? Ce jugement sévère fait partie des documents secrets adressés par les diplomates américains à leur gouvernement et divulgués par le site WikiLeaks.
Le ministre italien des Affaires étrangères n’a sans doute pas tort de parler d’un « 11 septembre de la diplomatie mondiale », ni le journaliste Frédéric Pons d’écrire dans Valeurs Actuelles du 2 décembre que « La diplomatie américaine (est) mise à nu par les fuites. ».Pour les Etats-Unis, les révélations de WikiLeaks constituent en effet un camouflet cuisant. Il aura suffi de l’indiscrétion d’un militaire du rang âgé de 23 ans, homosexuel mal dans sa peau, informateur présumé du site, pour que soient publiés aux quatre vents internautiques de la planète les secrets de la première puissance militaire mondiale !
Car si les considérations des diplomates américains sur les principaux dirigeants européens ont évidemment fait les choux gras des médias, ils ne représentent pas l’essentiel des informations divulguées par WikiLeaks.
Les révélations du site sur les entretiens des Américains avec les dirigeants arabes à propos de l’Iran sont autrement plus gênantes. On y apprend que le roi Abdallah d’Arabie Saoudite a conseillé d’« attaquer l’Iran pour couper la tête du serpent », et averti le général américain James Jones que « si l’Iran parvenait à développer des armes nucléaires, tout le monde, dans la région, ferait de même » – ce qui laisse d’ailleurs entendre que les Saoudiens en possèdent eux aussi les moyens…
On y lit aussi qu’en avril 2009, le président du Sénat jordanien, Zeid Rifai, a déclaré aux Américains : « Bombardez l’Iran ou vivez avec un Iran nucléaire » ; que l’émir de Bahreïn a affirmé au général américain David Petraeus qu’il était « plus dangereux » de laisser se poursuivre le programme nucléaire iranien « que de le stopper » ; que le prince héritier d’Abou Dhabi estime qu’« Une logique de guerre domine la région » ; et que le président égyptienHosni Moubarak éprouve, à en croire les diplomates américains, « une haine viscérale pour la République islamique ».
Une « vaste opération de manipulation » ?
Frédéric Pons ajoute par ailleurs que « ces documents établissent que de richissimes citoyens saoudiens continuent à financer des organisations islamistes radicales, dont Al- Qaïda. ». Et pose deux questions qui ne sont sans intérêt.
Primo, le soldat Bradley Manning, suspecté d’avoir livré à WiliLeaks des centaines de milliers de documents secrets américains, est-il vraiment l’unique source de renseignements du site ? WikiLeaks annonce de nouvelles révélations, qui concerneraient une grande banque américaine. Or, Manning est actuellement incarcéré.« Si les données à venir ont été copiées pendant sa détention, Manning ne serait pas seul dans cette opération de pillage. La sécurité des États-Unis serait alors gravement en cause », écrit Frédéric Pons.
Secundo, Manning et le site lui-même sont-ils maître du jeu dans cette affaire, ou manipulés ?
« Cette répétition presque obsessionnelle de la menace iranienne dans cette troisième “livraison” de WikiLeaks intervient alors que le programme nucléaire de l’Iran s’accélère et que le temps semble de plus en plus compté pour une éventuelle réaction », écrit Frédéric Pons. « Divulguées “au bon moment”, ces données pourraient donc servir d’autres intérêts que la simple défense de la liberté d’expression dans le monde. Le pauvre soldat Bradley Manning et les croisés de WikiLeaks ne seraient alors plus les seuls à s’activer, impliqués – sans même le savoir – dans une vaste opération de manipulation. »
« Tous les documents publiés renforcent en effet la perception d’un danger iranien croissant », poursuit le journaliste. « Quitte à gêner quelques dirigeants surpris dans l’intimité de leurs relations avec Washington, les informations révélées par WikiLeaks préparent la communauté internationale à une mobilisation plus efficace contre le programme nucléaire de Téhéran, à un nouveau durcissement des sanctions à l’égard de l’Iran. Qui le souhaite ? Un peu les Occidentaux, beaucoup les pays arabes, encore plus et surtout Israël. L’État hébreu fait de ce dossier iranien un enjeu vital pour sa survie. Il se prépare depuis des mois à toutes les options, y compris à une intervention militaire. »
On ne prête qu’aux riches ?
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