Milliere Guy - dimanche 16 novembre 2003
On nous parle beaucoup, ces temps derniers, d’un islam modéré qu’il faudrait encourager et soutenir face à un islam radical qui, c’est sûr et certain, serait minoritaire. Si je regarde la situation en France, je dirai que les musulmans modérés sont ceux qui sont musulmans du bout des lèvres, qui ne se rendent jamais à la mosquée, qui, peut-être ne sont plus musulmans mais n’ont pas explicitement renoncé à leur foi. Quitter l’islam en effet est difficile, et peut valoir une peine de mort, réelle ou symbolique…
Et encore : parmi ces musulmans modérés là, il faudrait déterminer combien pensent qu’une jeune fille en minijupe n’est pas une prostituée, ne sont pas touchés par l’antisémitisme et ne sont pas imprégnés d’une haine pour Israël, les États-Unis, ou la civilisation occidentale…
Si je regarde la situation en France toujours, j’aurais tendance à dire que, parmi ceux qui se rendent à la mosquée, la proportion de modérés tend nettement à fléchir. On citera, pour contre-exemples Dalil Boubakeur (qui n’en a pas moins fait du blasphème un crime qui, selon lui, devrait être puni par la justice) ou Soheib Bencheikh. Il n’empêche que lors d’élections auxquelles les pratiquants étaient invités à participer, ce sont les plus radicaux qui l’ont emporté. Dans les banlieues des grandes villes, Bencheikh n’est pas audible, mais l’islamiste raciste Tariq Ramadan fait un triomphe…
Sur un plan international, on nous parle aussi d’islam modéré. Et on semble oublier que, dans le monde arabe, l’instauration du suffrage universel aujourd’hui, maintenant, aboutirait à une prolifération de républiques islamiques. On préfère regarder du côté de l’Asie. Là au moins dit-on, on rencontre des pays musulmans modernes, évolués. La Malaisie, par exemple. Là, on oublie de dire que la Malaisie économiquement dynamique est celle de la côte ouest, non musulmane, et pas la Malaisie de la côte est, musulmane, et aujourd’hui couverte de madrassas… On vante celui qui a longtemps été le Président musulman de la Malaisie éclairée, Mahathir Muhamad. Et on le présente comme un modéré. Je dirai qu’on a raison : il est modéré. Il a présidé (et préside pour quelques jours encore) un pays qui est effectivement, avec la Turquie, le moins détraqué des pays musulmans. Cela rend son discours du 16 octobre dernier, devant un parterre de chefs d’État musulmans, d’autant plus intéressant.
Dans ce discours, Mahathir le modéré dresse un réquisitoire contre le monde islamique contemporain. Aucun pays musulman, dit-il, n’a vraiment relevé les défis de la révolution industrielle. Aucun ne peut se trouver classé dans la liste des pays développés. Les nouveaux interprètes de l’islam (les islamistes) ont, ajoute-t-il, créé des divisions délétères au sein de la communauté des croyants. Mahathir le modéré va-t-il tirer de tout cela matière à réforme de l’islam en direction de l’esprit critique, de l’analyse, de la rationalité ? Non… Mahathir le modéré va trouver le bouc émissaire qu’on trouve en général depuis des siècles quand on veut se défouler ou esquiver lâchement une difficulté : les Juifs. Après avoir rendu hommage à leur intelligence, à leur brillant, à leur capacité d’inventer et d’innover (les antisémites commencent souvent par flatter ceux qu’ils veulent détruire), il dit ce que son auditoire attendait : les Juifs gouvernent le monde, bien que Hitler en ait tué six millions (quel dommage semble songer Mahathir le modéré qu’il n’ait pas fini le travail). Même si leurs noms n’apparaissent pas, ils sont derrière les décisions essentielles des puissants, comme des conspirateurs de l’ombre… Gagner le combat (contre les juifs), ajoute Mahathir le modéré, ne passe pas par le terrorisme ou les attentats-suicide, stratégie défaitiste, « il est d’autres façons de gagner la guerre ». Lesquelles ? La modération, sans doute. Le visage de la modération. Les avancées graduelles.
Les déclarations de Mahathir le modéré ont choqué dans divers pays d’Europe, aux États-Unis, en Israël bien sûr. Elles n’ont, à ma connaissance, choqué personne chez les musulmans français. Elles n’ont pas vraiment choqué Jacques Chirac, qui a tout fait pour qu’elles ne soient pas condamnées par une déclaration de l’Union Européenne avant de « s’étonner » qu’on ait pu penser qu’il approuvait Mahathir. Elles n’ont pas choqué non plus Koffi Annan aux Nations-Unies. Peut-être doit-on en déduire que Mahathir a raison : la « modération » est plus payante que la radicalité pour disséminer l’islam sur la planète. La guerre pour l’islam peut être gagnée. Mahathir a été, à la fin de son discours, acclamé par ses pairs, tous ses pairs, venus de 57 pays musulmans. Qu’il n’ait pas été unanimement et clairement condamné par le reste du monde est lourd de sens, très lourd. Il flotte dans l’air une mauvaise odeur, décidément.
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