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Margaret Thatcher et l’Angleterre des années 80


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Bonnal Nicolas - vendredi 03 février 2012


Il est triste, comme l’a dit le Premier ministre britannique David Cameron, de faire un film sur la Dame de fer alors qu’elle est encore vivante, tout en faisant allusion – et même plus qu’allusion – à sa démence. C’est lui faire peu de justice, tout cela pour encourager un peu plus l’idolâtrie d’une actrice déjà nominée quarante fois aux oscars.

Je n’ai pas envie de juger le bilan de Margaret Thatcher : quand on voit ce qu’est devenu le Royaume-Uni, on se dit qu’il n’est pire, ni meilleur que celui de, mettons, François Mitterrand. Lorsque la décadence frappe une partie du monde, pour des raisons spirituelles, démographiques puis économiques, on ne peut plus faire grand-chose. Thatcher n’avait sauvé son pays ni de l’immigration (elle avait eu des paroles courageuse en son temps et elle avait défendu dans ses mémoires le grand Enoch Powell), ni de la désindustrialisation, ni du nivellement des valeurs morales qui avaient fait la force de la Grande-Bretagne depuis toujours. Je ne sais pas seulement si on peut l’en rendre responsable, ou si simplement, comme disant les bédouins au colonel Lawrence, « c’était écrit ».

Non, j’ai plutôt envie de parler du charme de l’Angleterre sous le gouvernement de la dame de fer. Il succédait il est vrai à l’Enfer crade et médiocre des travaillistes du temps de Wilson, fumiste qui avait décidé de prendre sa retraite politique le jour de ses soixante ans ! Tant mieux d’ailleurs !

Chaque fois que j’y allais, en Grande-Bretagne, il y avait du beau temps. Et l’art de vivre le plus éclairé du monde. On découvrait les rameurs d’Oxford, les pubs écossais ; on assistait au festival de Glyndebourne. On voyait les banquiers de la City reprendre leur assurance et faire admirer leur carrure dans le grand Londres. On découvrait que cette ville impériale était une des plus belles capitales du monde. On retrouvait des atmosphères dignes du Seigneur des anneaux, de Hitchcock, du Prisonnier ou bien du Chapeau melon et bottes de cuir de nos huit ans. On était dépaysé tout en étant charmé. Il y avait des immigrés, mais c’était des sikhs impériaux bien éduqués, qui vous délivraient votre journal saumon ou les sucreries qui enchantaient le grand Nabokov.

C’était aussi l’époque où une génération géniale, d’ailleurs très hostile à Thatcher, occupait tous les charts du monde. On avait la Cold Wave, Human league, Spandau Ballet, OMD, Pet Shop Boys. Si cette musique qui n’a pas trop vieilli ne plaisait pas, on avait les usines à tubes comme Phil Collins ou Peter Gabriel ; et puis on avait les magiciennes celtes, les géniales Kate Bush ou Enya, sans oublier l’immense Mike Oldfield, avec lequel je traversais les Highlands, je me rendais en Irlande du Nord (Belfast, ville fascinante à l’époque avec les 4 pièces à soixante mille francs !) ou je courais dans les landes du pays de Galles. Le renouveau celtisant était aussi visible au cinéma : on avait les Dark crystal, le Labyrinthe, Legend, le dernier Burt Lancaster et bien sûr Brazil, le film sur la dystopie qui prophétisait ce que l’Angleterre mondialisée, comme le monde mondialisé, allait devenir : une prison payante réservée à des imbéciles.

Il y avait aussi cette Angleterre des campagnes encore vivante à cette époque, de la chasse au renard, des demeures ancestrales et des Bed and Breakfast à neuf livre sterling (aujourd’hui c’est soixante). Bref, on avait toute les raisons de s’enchanter de la découverte de l’Angleterre de Tolkien et de Purcell, le génie musical de la Restauration britannique. On avait l’impression de vivre encore parfois (pas toujours : mais parfois, c’est souvent mieux que toujours) au pays des conservateurs initiatiques, de Vaughan Williams, des Chesterton et autres Belloc. On croisait encore des vieux Anglais avec des têtes de Hobbits, ou de fières jeunes filles, avec des têtes d’elfes. Pour un jeune traditionnel comme moi, épouvanté par les avanies du mitterrandisme en France, l’Angleterre se muait en un port royal des champs (j’aimais surtout la Cornouaille et la région des lacs avec ses cercles de pierres – celui de Keswick – pour amateurs éclairés).

Il m’était bien sûr difficile de décréter que ce paradis si british était l’œuvre de Margaret Thatcher ; ou qu’elle n’avait simplement pas touché ce qui avait été préservé et créé par d’autres, qui n’étaient certes pas travaillistes. Mais c’était un peu un âge d’or, où l’on croisait les Roadster, les Lotus, les Morgan, les Aston Martin au caractère si bien trempé, à l’image de la grande ministresse. Je me souviens d’une superbe interview de Von Hayek dans le journal l’Independent. Quel optimisme, lui aussi !

Tout cela est bien loin maintenant. Tout comme est bien loin cette femme immense, emportée par la pire des maladies, la vieillesse. C’était bien le thème de la littérature du Graal, d’ailleurs : la maladie, la vieillesse. Margaret Thatcher, esprit si brillant, finit comme dans la fameuse tirade presque francophone de Shakespeare, « sans teeth, sans taste, sans eyes, sans everything ». Ce n’est plus de la peine que j’éprouve, c’est de la peur.


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