Milliere Guy - mercredi 05 juillet 2006
Après avoir été sifflé au festival de Cannes par la gauche caviar et des snobs qui ne le trouvaient sans doute pas assez « militant », le beau film de Sofia Coppola, consacré à Marie-Antoinette, a trouvé son public en France. Il a trouvé, aussi, des critiques qui ont rendu hommage à ses audaces, à son inventivité visuelle, à ce qui fait du film le portrait d’une adolescente trop vite projetée vers la vie d’adulte. Les hommages sont justifiés. Le film est porteur de tout cela et de bien davantage. Il est une de ses dimensions qu’on a, cela dit, trop peu souligné. C’est la description du fonctionnement de la Cour à Versailles. Tout est imprégné de fatuité, de morgue, d’arrogance. Il n’y a place ni pour la spontanéité ni pour les sentiments. Les jalousies et les perfidies abondent et côtoient le cynisme absolu. Marie-Antoinette apparaît comme une jeune fille qu’on veut broyer, priver de toute spontanéité, réduire à une gravure rigide.
Ce portrait de la Cour ne fait que confirmer ce qu’on en sait par les écrits des mémorialistes de l’époque. Mais il est effectué par une Américaine. Et rarement la dimension pathologique de tout cela s’est trouvée montrée, avec autant d’acuité. On comprend en ce contexte quasiment tout le reste : le côté « coincé » du pauvre Louis XVI, sans cesse scruté, jusqu’à son lit, la nuit de ses noces, la débauche ostentatoire de Louis XV, son père, la fuite par Marie-Antoinette de ces pesanteurs étouffantes dans la boulimie alimentaire et vestimentaire, puis dans le plaisir simple d’un univers moins vain, plus simple, au Petit Trianon. On comprend la coupure entre cette monarchie et la population qu’elle ne connaît pas, les erreurs de gestion, les décisions politiques dictées par des motifs qui ont peu à voir avec l’amélioration des conditions de vie dans le pays. On comprend même la haine vociférante de la foule : la xénophobie envers « l’Autrichienne » a commencé à la Cour avant de se répandre dans les faubourgs, l’intolérance violente des insurgés prêts à tuer femmes et enfants est l’envers symétrique de l’intolérance violente de la Cour envers la simplicité.
Sofia Coppola, c’est clair, déteste la Cour, et je ne puis que lui donner raison. Elle n’a guère plus de sympathie pour la foule qui crie et cogne, et je ne puis que lui donner raison là aussi. Elle se situe du côté des êtres humains broyés par la machine infernale : un homme qui n’a pas choisi d’être roi, et surtout pas dans ces conditions, mais qui assumera, jusqu’au bout. Une femme qui n’a pas choisi d’être reine et absolument pas dans ces conditions, mais qui assumera, elle aussi, jusqu’au bout. Des enfants innocents qui finiront dans des conditions abjectes. Le film ne montre pas la révolution, mais il montre tous ses engrenages. Deux siècles plus tard, nous sommes toujours dans les engrenages. Depuis 1789, la France n’a jamais retrouvé une stabilité institutionnelle et n’a cessé d’être, sporadiquement, soumise à la tyrannie éphémère de l’émeute. Depuis 1789, l’idée que les difficultés économiques pouvaient être réglées par les gouvernants ou leurs remplaçants n’a cessé d’être de mise. Depuis 1789, l’idée, complémentaire, que des idées ressentimentales pouvaient s’imposer à la réalité n’ont cessé de flotter dans l’air ambiant. Surtout, malgré la Révolution ou peut-être à cause d’elle, le pays semble toujours gouverné par une noblesse d’ancien régime empesée, méprisante, menteuse, manipulatrice, indifférente à la condition réelle des gens du peuple, prête à gloser et à régler ses comptes dans des cercles très restreints.
C’est l’évidente absence d’évolution qui constitue, je pense, le vrai message du film. Il y a des sociétés où l’on vit, où l’on avance, où l’on crée, et puis, il y a les sociétés stérilisées et stérilisantes où l’on oublie l’être humain, où on le tue de multiples façons. La France du dix-huitième siècle était une société stérilisée et stérilisante. Parce qu’elle n’a pas tiré les leçons de son passé, elle est restée une société stérilisée et stérilisante.
Je ne puis qu’inciter ceux qui me lisent à aller voir le film de Sofia Coppola (si ce n’est déjà fait) et à le regarder sous cet angle. Je les invite ensuite à lire ou relire Edmund Burke, « Réflexions sur la révolution de France » (Version anglaise à lire en ligne), puis à regarder autour d’eux… La France ne fait plus rêver, mais, heureusement, elle peut encore inspirer de beaux films, pleins de mélancolie.
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