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Mel Gibson sur le Golgotha


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Lance Pierre - mardi 30 mars 2004


Je n'ai pas vu le film de Mel Gibson sur le calvaire du Christ et je n'irai pas le voir. Je ne trouve en effet aucun intérêt à regarder torturer et crucifier un pauvre jeune homme idéaliste, qui croyait naïvement pouvoir introduire par sa seule parole un peu de douceur et de fraternité dans un monde de brutes. S'il avait su que sortiraient de son message la boucherie des Croisades, les tortures de l'Inquisition et le massacre de la St Barthélémy, il n'aurait sûrement pas pris de tels risques. Dommage qu'il n'ait pas médité la profonde parole de Confucius : « Le sage, s'agirait-il de sauver le monde, ne sacrifierait pas un seul de ses cheveux. » On m'a dit que le film retraçait toutes les cruautés du calvaire à grand renfort d'hémoglobine et sans nous en épargner les plus épouvantables détails, comme la lente pénétration des clous de charpentier dans les mains de Jésus, filmée en gros plan. Je trouve cet hyperréalisme grandguignolesque du plus mauvais goût. Mon sens esthétique et ma sensibilité m'éloignent résolument de ce genre de spectacle. Faites excuse, mais le sado-masochisme voyeur n'est pas ma tasse de thé. Au demeurant, nul n'ignore que Mel Gibson, révérence faite à son talent, est quelque peu exalté. Il semble qu'il soit passé, lui aussi, directement de l'alcoolisme au mysticisme. Serait-ce décidément une mode en Amérique ?

De toute manière, si Jésus, comme l'affirment les Chrétiens, est d'essence divine, le supplice du Golgotha est incompréhensible, car un dieu, pur esprit par définition, ne peut pas souffrir. S'il souffre, c'est qu'il n'est qu'un homme, et c'est en l'occurrence ce que je crois. Mais si, étant divin, il ne souffre pas, alors c'est que tout ça, c'était déjà du cinéma… J'avoue humblement (une fois n'est pas coutume) ma perplexité. Mais puisque l'un de nos abonnés, docteur en théologie, m'adresse depuis quelque temps des lettres d'une parfaite courtoisie et d'une belle hauteur d'âme, il voudra certainement éclairer ma lanterne.

Cependant, il y a plus grave. J'ai ouï dire qu'on avait accusé Gibson d'antisémitisme, parce que son film met en relief la responsabilité des Juifs dans la mise à mort de Jésus. Pardon, permettez, il y a erreur ! Ce n'est pas le peuple juif, ce sont les prêtres juifs qui ont réclamé la mort de l'hérétique (hérétique du judaïsme, dans ce cas). Mais n'est-ce pas ce qu'ont toujours fait, en tous lieux et à toute époque, les prêtres de toutes les religions, y compris la chrétienne ? Si donc Gibson fait ressortir la culpabilité des prêtres dans cette affaire, c'est un film anticlérical et non pas antisémite. Ne pas confondre, s.v.p. !

Non, ce ne sont pas les Juifs du peuple, mais les lévites du Sanhédrin qui ont exigé la mort de Jésus. Et ce ne sont pas les Athéniens, mais des polythéistes bigots réunis en tribunal d'exception qui condamnèrent Socrate à boire la cigüe (ses juges furent d'ailleurs ensuite mis en quarantaine par le peuple et certains acculés au suicide). Et ce ne sont pas les Italiens, mais les prêtres catholiques du tribunal de l'Inquisition qui brûlèrent vif Giordano Bruno. Ces trois hommes : Socrate, Jésus, Bruno ont d'ailleurs en commun d'avoir refusé de mendier leur grâce et d'avoir marché héroïquement à la mort, illustrant le mot de Nietzsche : « On peut mourir d'être immortel. » Mais de ces trois destins découle une moralité : ce sont toujours les religieux qui assassinent les penseurs, qu'ils appellent « hérétiques ». Du reste, les deux mots sont pour eux synonymes, puisque, si l'on en croit Bossuet, le plus célèbre de nos évêques, « Quiconque pense est hérétique ». Et je ne crois pas que l'on puisse trouver plus grand péché contre l'esprit que cette sentence épiscopale. (Mon théologien a du pain sur la planche !).

Le peuple de Jérusalem ne fut donc pas coupable du calvaire de Jésus, et j'espère que le film de Mel Gibson ne servira pas d'aliment à des haines absurdes. D'ailleurs, la crucifixion était un supplice romain et non israélite. Ponce-Pilate a eu beau s'évertuer à se laver les mains, son lavabo avait une fuite. Car les impérialistes romains demeurent les plus infatigables tortionnaires massacreurs de l'Antiquité, et le seul fait d'avoir inventé l'innommable supplice de la crucifixion (qu'ils réservaient aux non-Romains) suffit à ce qu'ils soient maudits pour l'éternité. Et si je verse volontiers quelques larmes sur le martyre de Jésus, on me permettra de réserver la plus grande part de mes pleurs aux 7 000 crucifiés alignés par les Romains tout au long de la Via Appia, après la révolte de Spartacus, 70 ans avant le Golgotha.


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