Trémeau Bernard - samedi 06 mars 2004
Un phénomène économique nouveau apparaît aujourd’hui dans l’économie américaine. La reprise, bien qu’elle soit forte, se fait pratiquement sans inflation et avec peu de créations d’emplois.
La reprise américaine est forte et se poursuit. La baisse massive des impôts sur le revenu et la diminution des taux d’intérêts à court terme à 1 % seulement ont précédé la reprise américaine de plusieurs mois. Il est donc logique de penser, sans trop de risque d’erreur, que ces deux mesures ont favorisé la reprise. Avec des taux d’intérêts à 1 % et une inflation à 1,5 %, ceux qui empruntent gagnent de l’argent… Entreprises et particuliers se précipitent.
En principe, une telle situation expose, au bout de quelques mois, à mettre sur le marché beaucoup trop de monnaie et l’inflation apparaît. Or aujourd’hui, il n’y a pas d’inflation. Pour trois raisons.
D’abord, la mondialisation met sur le marché américain des produits venant de pays à très faible coût de main-d’œuvre. Les entreprises américaines délocalisent et utilisent les capitaux mis à leur disposition pour créer des ateliers en Chine, ou des services informatiques aux Indes. Les Chinois exportent leurs produits bon marché aux USA et les Indiens assurent la maintenance informatique des entreprises américaines. Tout ceci fait baisser les prix aux USA.
Ensuite, les entreprises américaines utilisent les capitaux mis à leur disposition pour réaliser des investissements de productivité comme rarement elles en ont réalisé. On utilise le capital peu cher pour réduire les coûts de main-d’œuvre grâce aux progrès de productivité. Les machines remplacent les hommes, mais chaque homme, à son poste, produit bien plus de richesses.
Enfin, du fait de ces deux types de comportements, on réduit de façon importante les besoins de main-d’œuvre aux USA. On n’a pas la forte augmentation de main-d’œuvre prévue. Il n’y a pas de pénurie de main-d’œuvre, donc les salaires n’ont pas tendance à exploser. Ils augmentent seulement, parce que les hommes sont devenus plus productifs.
La conséquence de ces trois facteurs sur les prix est prévisible : il n’y a globalement pas d’inflation et pas de risque d’inflation. L’économie américaine associe actuellement une très forte création monétaire, donc une très forte croissance, à une absence d’inflation.
Le miracle économique. Mais, pour nous calmer, on nous annonce déjà la bulle spéculative…
Vue de la France, la reprise américaine fait mal. Car l’économie française est loin d’apparaître aussi performante. Déjà, avec la loi sur les 35 heures, on ne travaille en France que 1 545 heures par an, alors qu’aux USA, on travaille 1 815 heures. Cette différence de temps de travail permet aux Américains de produire 17 % de richesses de plus que les Français, donc d’être tous 17 % plus riches que nous. Les Français se donnaient bonne conscience en racontant que pour compenser ce lourd handicap, ils sont bien plus productifs que les Américains durant leur travail. Une récente étude de la très sérieuse Banque de France démontre sans appel le contraire. Jusqu’en 1990, la productivité au travail des Français était inférieure à celle des Américains, mais elle s’améliorait plus rapidement et en 1990, la productivité française a rattrapé la productivité américaine. De 1990 à 1995, la progression a été identique dans les deux pays. Mais depuis 1995, la productivité américaine progresse bien plus rapidement que celle des Français (quatre fois plus rapidement). Chez eux, les nouvelles technologies (les technologies de l’information et de la communication) inondent et renouvellent tout le tissu économique du pays. Chez nous, par peur de la nouveauté et pour respecter les avantages acquis, les hommes politiques, les syndicats et même certains responsables d’entreprises font obstacle à cette évolution.
Il ne faut donc pas s’étonner, en France, si nous avons plus d’un million d’enfants qui vivent en dessous du seuil de pauvreté ou si la clientèle des restos du cœur fait un grand boom cet hiver. Les Français ont volontairement choisi la pauvreté. Ils en supportent aujourd’hui les conséquences. Et ce sont toujours les plus pauvres qui subissent le plus durement les choix égoïstes des autres. Une triste consolation : le score des Allemands est pire que le nôtre…
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