Milliere Guy - samedi 14 février 2004
( NOUVEAUTE Commander en avant premiere le prochain livre de Guy Milliére : Qui a peur de l'islam ? Le XXIe siècle sera-t-il musulman ? ) SORTIE LE 4 MARS 2004
L’échec de la conférence consacrée à la constitution européenne voici quelques semaines pourrait bien ne pas être un simple contre-temps, mais le signe qu’une période s’achève, et que des lézardes très visibles se transformeront en fractures.
La crise couvait, en fait, depuis des mois. Les positions anti-occidentales prises par la France au printemps 2003 lui ont permis d’entraîner l’Allemagne dans son sillage, mais ont été très mal vécues par nombre d’autres pays déjà présents dans l’Union Européenne, Espagne, Italie ou Royaume-Uni, et par la plupart des pays qui vont y entrer. Les remarques arrogantes de Jacques Chirac vis-à-vis des dirigeants polonais et tchèques ont laissé une sensation de mépris à des pays qui, sortis depuis dix ans à peine du pacte de Varsovie n’entendent pas passer de la domination par le grand frère soviétique à la domination par un grand frère français. Le fait que la France et l’Allemagne se soient autorisées à sortir du pacte de stabilité, alors que nombre de petits pays ont fait des efforts considérables pour respecter celui-ci, a achevé de mettre le feu aux poudres. L’espoir d’une Europe caporalisée où tout le monde serait en rang derrière le couple franco-allemand est moribond. J’aurais tendance à penser qu’il sera peu à peu enterré, et c’est à mes yeux une bonne chose.
On parle encore de noyau dur, je sais, de fusion graduelle entre la France et l’Allemagne qui constitueraient ainsi la pointe avancée du « projet européen » et le moyen de sauver la face. Je dois dire que je ne crois pas beaucoup à cette « pointe avancée ». En France même, au temps où le projet de constitution de l’Europe politique n’était pas encore à terre, celui-ci était si impopulaire que la classe politique envisageait de l’adopter sans demander l’avis des électeurs. En Allemagne, où la situation économique et financière est préoccupante, une part croissante de l’opinion est gagnée elle aussi par l’euroscepticisme et voit de plus en plus d’un mauvais œil un fonctionnement européen où l’Allemagne est le plus gros contributeur financier et où la France, par le biais de la Politique Agricole Commune, est l’un des plus gros bénéficiaires. Si l’Allemagne devait en venir à considérer que l’argent allemand devrait servir l’économie allemande davantage que l’agriculture française, des conséquences lourdes s’ensuivraient. Outre la cassure du noyau dur, la France verrait descendre dans la rue des milliers de paysans et connaîtrait une déstabilisation profonde.
Face à ce scénario, les États-Unis, qui se réjouissent déjà du (salubre) échec de l’Europe politique, devraient mener une politique de renforcement des alliances transatlantiques avec les pays d’Europe occidentale qui sont d’ores et déjà des alliés de l’Amérique. Ils devraient aussi renforcer les liens avec les pays d’Europe centrale tels que la Pologne, la République tchèque, la Hongrie et les pays baltes qui voient dans l’OTAN la structure la plus adéquate pour assurer leur défense. Une Allemagne retrouvant des moyens financiers pourrait se voir pardonner ses égarements passagers : les dirigeants de la CDU ont fait savoir plusieurs fois que si le choix devait se faire, ils préféraient être le partenaire des États-Unis que celui de la France.
De l’échec de l’Europe politique sortirait ainsi un renforcement de l’alliance occidentale. La France se retrouverait isolée et face aux conséquences de ses actes. Ce serait juste : on ne peut préférer l’alliance avec des dictateurs arabo-musulmans à l’alliance avec les grandes démocraties du monde, sans retour de manivelle. Ce serait salutaire aussi : il faudra bien que les Français finissent par voir vers quelles impasses tragiques les entraînent des dirigeants mégalomanes, cyniques et dévoyés. Il serait temps que le peuple français sorte de ce mélange d’hypnose collective et d’inquiétude suicidaire dans lequel il gît à présent.
Ce serait douloureux, je sais. Quand l’enlisement a été long, quand les compromissions douteuses ont pu proliférer largement, seule une thérapie de choc est susceptible de permettre un éventuel rétablissement.
Je préfère, tant qu’à faire, la thérapie de choc à une longue agonie où l’on administre au malade des doses régulières de psychotropes pour qu’il ne s’aperçoive pas qu’il va mourir. Au printemps dernier, je conseillais aux États-Unis de sanctionner la France aux fins que celle-ci ait une chance de se ressaisir et de cesser de se comporter comme un État-voyou. Les sanctions américaines sont venues peu à peu. S’y ajoutent le naufrage de l’Europe politique et une perspective d’isolement pour la France. Le temps de la thérapie de choc va peut-être venir.
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