Offre gratuite !
La version papier :
pendant 4 semaines dans
votre boite aux lettres
Cliquez ici
Notre lettre d'infos

Noël, le cinéma et les fleuves, ou la source de vie


envoyer cet article à un ami
Imprimer cette page
Article de la semaine

Voter pour cet article
65 VOTES
647 LECTURES

Bonnal Nicolas - lundi 09 janvier 2012

cinema
Il est courant de dire que les civilisations sont nées au bord des fleuves, que ces derniers sont en quelque sorte la source de vie, comme dit la tradition chrétienne, nourrie de la célébration du Jourdain, mais aussi de celles du Nil, de la Mésopotamie et même du Tibre. La tradition initiatique rappelle que la traversée d’un fleuve a trois significations. Sa remontée, remontée vers les sources donc, signifie la découverte de son royaume intérieur. La descente d’un fleuve vers la mer illustre la plongée dans l’universel, le dépassement dans le cosmique. La traversée d’un fleuve suppose elle un changement d’état, spirituel s’entend. C’est l’appel de Julien de l’autre côté de la rive par le Christ, dans le fameux conte de Flaubert, qui n’a jamais été adapté au cinéma.

Le thème du fleuve a été ainsi bien illustré au cinéma, il est visuel par excellence et cette splendeur de la nature elle-même reproduit le schéma narratif d’un film, son éclatement héraclitéen, ses illuminations et ses éclaboussures, son cheminement spirituel. Il est dommage que de grands fleuves comme le Nil n’aient pas connu de célébration cinématographique digne d’eux.

En pensant au fleuve et au thème de l’eau, si proche des songes de Bachelard, je songe bien sûr au grand Renoir et à son Boudu sauvé comme Moïse des eaux pour remettre en question tout un univers petit-bourgeois, avant de revenir, justement, à sa source ; et bien sûr au chef-d’œuvre incomparable de Renoir, le Fleuve justement, tourné en anglais après la guerre sur fond de nostalgie coloniale et de panthéisme hindou, et qui célèbre sublimement l’ontologie et aussi l’activité vivante et économique du Gange. Le fleuve se marie à la vie, à la mort, ici au banyan, le figuier géant des traditions primordiales. Ce film est génial, sidéral, il réconcilie avec le cosmos ; il me donne juste le regret de penser que Renoir est quand même passé un peu à côté de la plaque au cours de sa longue carrière, sans doute parce qu’il était nourri au mauvais lait du naturalisme. On retrouve son inspiration païenne dans Le déjeuner sur l’herbe, tourné aussi au bord d’une rivière, avec le toujours irrésistible Paul Meurisse.

La méditation philosophique sur le fleuve ou sur la rivière est un thème métaphysique bien allemand. Le grand oublié Werner Herzog, à qui l’on doit les derniers films habités par l’esprit en Europe, a magnifiquement filmé les rivières dans son Nosferatu (le diable descend vers la mer Noire pour répandre sa peste et réaliser son opération immobilière… à Londres) et bien sûr dans son Fitzcarraldo, où Kinski doit descendre un affluent de l’Amazone pour entendre jouer un air d’opéra ; Amazone qui est un des derniers endroits pas encore trop pollué, recyclé de la planète, car trop difficile d’accès à la société du bitume.

Herzog disait que son Aguirre,qui narre la descente d’un conquistador vers l’enfer vert avait inspiré le plus original film de guerre de l’Histoire, Apocalypse now, qui raconte la remontée conradienne d’une coque de noix vers des sources maléfiques, cette fois. Le fleuve de la guerre postcoloniale est américanisé, il est un simple vecteur, la jungle est vécue comme effrayante, et les populations pas encore mondialisées, pas encore nourries aux farines animales et à l’Apple, sont décrites comme des tribus de monstres aliénigènes. C’est ce qui rend le film si poignant justement, l’impossibilité de l’initiation dans le monde moderne, soulignée par Eliade, Bloy, Dostoïevski, Bernanos, Thoreau et des centaines de grands esprits. L’échec du colonel Kurtz, lecteur de TS Eliot (« nous sommes les hommes creux »…) et de Frazer est bien le nôtre.

Un fleuve est quelque chose de fragile. Avant d’être commis, comme dit Heidegger, pour servir de source d’énergie, de moyen de transport ou de lieu d’excursion touristique (le penseur souabe pensait au sort de son pauvre Rhin allemand), le fleuve est le lieu aussi de l’apprentissage et de la connaissance. C’est la longue vie des bateleurs et des bateaux à roues à aubes (car tout projet industriel n’est pas à maudire, mais bon…) telle qu’on la voit dans deux grands classiques américains, La captive aux yeux clairs du cacique des classiques Howard Hawks, et bien sûr le Steamboat Bend River, un opus fordien méconnu. Le premier raconte la remontée du Missouri vers la source indienne et les lieux des fourrures ; un des trappeurs dénonce d’ailleurs le pillage opéré par les Blancs en Amérique du Nord. Le deuxième film, lui, raconte avec humour une histoire d’amour, une quête de justice et décrit tout le petit monde original, affairiste et religieux du peuple américain des grands fleuves.


0 commentaires - Ecrire un commentaire


Recevez gratuitement
la version papier,
pendant 4 semaines !

Cliquez ici

En bref



Plan du site