Milliere Guy - dimanche 16 janvier 2005
Je m’attendais à ce que l’article que j’ai rédigé sur la Turquie entraîne des réactions. Cela n’a pas manqué.
1) Nous sommes dans une ère de mondialisation accélérée. Raisonner en ce contexte autrement qu’en termes planétaires conduit à un raisonnement faussé. Raisonnant en termes planétaires, je me définis bien moins comme Français que comme membre de la civilisation occidentale, et défenseur de ses valeurs les plus fécondes : démocratie, droits de l’homme, économie d’entreprise et de marché, sociétés ouvertes.
2) Je considère qu’en ce domaine, la civilisation occidentale s’incarne matriciellement dans un pays, les États-Unis. Culturellement, économiquement, politiquement, la mondialisation est américanisation du monde. Chacun discerne le rôle prééminent des États-Unis d’ailleurs : les islamistes comme les néo-communistes altermondialistes sont anti-américains, parce qu’ils ne veulent pas des valeurs qu’incarnent les États-Unis. Et ils savent qu’affaiblir les États-Unis, c’est affaiblir l’Occident tout entier.
3) Les altermondialistes mènent une guerre contre l’Occident. Les islamistes mènent eux aussi une guerre contre l’Occident. Ce dont ils ne veulent à aucun prix, c’est une intégration des sociétés musulmanes dans la mondialisation. Ils visent les États-Unis directement, mais visent en fait tout l’Occident et toute possibilité d’intégration des sociétés musulmanes dans la mondialisation.
4) Deux réactions sont possibles en ce contexte : ou bien opter pour la thèse du choc des civilisations, et adopter ainsi la stratégie de Ben Laden. Ou bien voir que ce qui se joue est une bataille pour le cœur de l’islam, et montrer que la mondialisation n’est pas incompatible avec l’islam, s’il se réforme et écarte l’islamisme. C’est la stratégie de l’administration Bush. Je pense que la stratégie de l’administration Bush avance, et je pense qu’elle constitue la réponse la plus intelligente à la stratégie de Ben Laden.
5) Malheureusement l’Europe suit une autre voie. Le couple franco-allemand y impulse la construction d’une utopique « superpuissance européenne », l’Europe fédérale politique et diplomatique. Les moteurs de cette Europe ne sont pas la liberté individuelle et la défense de l’Occident, mais la volonté de rivaliser avec les États-Unis. Cette différence consiste à choisir l’apaisement vis-à-vis des dictatures musulmanes plutôt que la transformation. Ce choix de l’apaisement vise à entraver autant que possible une action américaine efficace en direction de la transformation.
6) En tant que libéral, je veux une Europe de marché, une Europe constituée de pays se définissant comme occidentaux, en synergie avec les pays occidentaux du reste de la planète. Je veux une Europe qui joue le rôle d’aimant en direction de l’occidentalisation du monde. Je ne veux pas d’une Europe de l’apaisement et de la fracture du monde occidental. Je veux encore moins d’une Europe adepte du choc des civilisations depuis une position de faiblesse autoengendrée.
7) C’est pourquoi je veux une Turquie arrimée à l’Occident. Il existe un désir d’Occident en Turquie. L’islam turc n’est pas l’islam arabe. L’antisémitisme qui règne dans le monde arabe n’existe pas en Turquie, ou à doses bien plus modérées. La Turquie est une démocratie de marché avec une culture musulmane. Il y a des pays musulmans, c’est un fait, comme dirait Popper. Je veux davantage de pays musulmans comme la Turquie, et moins de pays musulmans comme l’Iran actuel.
8) L’ouverture de l’Europe à la Turquie aura, de surcroît, un effet très clair : empêcher la création de l’Europe politique et diplomatique telle que prévue par le projet de constitution européenne, donc empêcher la fracture de l’Occident. Une Europe fédérale incluant la Turquie serait en effet une Europe où la domination potentielle turque ferait craindre à de nombreux peuples européens les conséquences du fédéralisme. Faire de la Turquie un moteur d’attraction vers un islam modéré et vers la mondialisation dans les terres d’islam, et empêcher la fracture de l’Occident : d’une pierre deux coups en faveur de la civilisation occidentale. Que cela ne plaise pas aux européistes convaincus et aux souverainistes m’importe peu, ce qui m’importe est, je le répète, la civilisation occidentale et ses valeurs les plus fécondes. Je reviendrai dans un prochain article sur Chypre, les massacres subis par les Arméniens, et sur la question kurde.
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