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Pédaler dans l’absurde


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Courrier - mercredi 14 octobre 2009

humour, livre
absurdité rire pour en guérirCinq morts dues aux accidents de vélo en 2008. Voilà le bilan de l’explosion anarchique de la circulation des cyclistes à Paris. Les procès-verbaux dressés par la police ont augmenté de 250 % entre 2004 et 2008.
Chacun peut le constater : de nombreux cyclistes brûlent les feux rouges, prennent les sens interdits et roulent sur le trottoir. L’avenue de la Grande Armée à Paris est devenue un « cyclodrome » où les piétons sont en danger.
« Je suis tout petit et gentil, semblent penser les cyclistes, comment pourrais-je blesser quelqu’un ? » Nous sommes ici face à une première absurdité par « non-perception de la dichotomie ». Le cycliste garde à l’esprit la possibilité d’un accident par choc direct avec une voiture, mais il oublie qu’un accident peut être causé indirectement en incitant l’automobiliste à une manœuvre brusque, elle-même provoquant le choc. Il oublie aussi (ou feint d’oublier) qu’il peut être lui-même la victime de l’accident.
Les cyclistes doublent par la droite les véhicules à l’arrêt au feu rouge. Lorsqu’il s’agit d’un camion-remorque, tournant lui-même à droite et manquant de visibilité, l’accident peut-être mortel. Parmi les cinq morts de 2008, un juge, Mme Catherine Giudicelli qui pédalait paisiblement, en pensant que le monde est parfait quand tous les citoyens respectent la Loi…

Pendant des vacances en Italie, j’ai lu cette remarque digne d’Ubu, signée du ministre italien des transports : « Tout accident impliquant piétons et automobilistes aura ces derniers comme responsables ». Les coupables, il est en effet plus pratique de les désigner que de les découvrir suivant la méthode de Merlusse, le vieux pion cynique de la pièce de Marcel Pagnol. Et cette théorie italienne est appliquée aussi en France.
Il est vrai qu’Ubu est le maître à penser de la politique des transports. J’ai mené une petite enquête auprès de chauffeurs de bus parisiens sur les couloirs d’autobus qui ralentissent le trafic automobile :

– Vous devez être bien heureux avec ces couloirs à disposition, demandai-je à un chauffeur de la ligne Montparnasse-Nation ?
– Détrompez-vous. Ces couloirs, nous ne les avons pas demandés. Ils alternent avec les couloirs automobiles, à chaque fois avec un sens de circulation différent, et les piétons n’y comprennent plus rien. Nous conduisons avec la hantise permanente de l’accident.

Et voilà le comble de l’absurdité : la solution politique ne consiste plus à trouver une solution au problème, mais à supprimer le problème. Les cyclistes brûlent-ils les feux rouges ? Un arrêté prévu pour juillet 2010 permettra aux cyclistes parisiens de passer au feu rouge s’ils veulent tourner à droite. Prennent-ils les sens uniques à contre-sens ? Une nouvelle règle « expérimentale » va les y autoriser dès l’année prochaine.

Lors de la campagne présidentielle de 2007, des passagers clandestins dans le RER provoquèrent un esclandre gare du Nord et refusèrent de payer leur billet. Un conseiller régional socialiste, suivant ce même principe de suppression du problème, proposa la gratuité dans les transports. J’attends avec impatience que la nouvelle méthode soit appliquée à la fraude fiscale. Politique de Gribouille, héros fameux de la littérature enfantine qui plongeait sous l’eau pour éviter la pluie.

Car l’absurdité concerne les assemblées comme les individus. Un sénateur seul est intelligent, mais le Sénat est bête. En voici comme preuve la décision que prit, dans les années quatre-vingts, le ministre des transports et son cabinet contre les automobilistes qui grillaient les « rouges » : puisque les conducteurs ne respectent plus le rouge, interdisons de passer même à l’orange.

Mais comment s’arrêter dès le début d’un feu orange, sachant qu’il faut une seconde et demie pour percevoir le signal, presser la pédale de frein et s’arrêter au terme d'une certaine distance de freinage ? C’est précisément pour cela qu’on a inventé les feux orange. Autant vaudrait dire : dès que vous voyez qu’il n’y a plus qu’une seconde de feu vert, arrêtez-vous !


« L’absurdité : en rire pour en guérir »
Edition Via Romana.
Philippe Bornet


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