Lambert Christian - mardi 19 août 2008
russie, chine
En politique intérieure, les propos dépourvus de cohérence ou contradictoires sont admis. Ils s’inscrivent dans des débats politiciens souvent sans intérêt et vite oubliés. En politique étrangère, ce n’est pas comme cela que ça se passe. Les mots comptent. Le Président de la République vient d’en faire la démonstration.
S’agissant de la Chine, il a commencé à se montrer ferme à l’égard de Pékin. « Je vais rencontrer le Dalaï-lama, expliquait-il en mai, et ce n’est pas à la Chine à fixer mon agenda et mes rendez-vous, ajoutait-il en juillet. » Mais, en même temps, le 9 juillet, il annonçait au Président chinois sa décision de se rendre à la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques sans dire un mot ni du Tibet ni du Dalaï-lama. On le vit donc à Pékin, le 8 août, devant toutes les caméras du monde et voici que, finalement, c’est Carla, première dame de France qui rencontrera le Dalaï-lama à la fin de ce mois, Bernard Kouchner, quant à lui, ayant beaucoup hésité.
Je ne suis pas sûr que ces revirements soient très productifs. Il est plutôt à craindre que, pour ce qui est des relations franco-chinoises, l’on soit perdant. 9 Chinois sur 10 ont fait savoir que Nicolas Sarkozy n’était pas le bienvenu aux JO, ce qui fait vraiment beaucoup du monde, et pratiquement quelques importants contrats pourraient bien être perdus sans que les Chinois modifient d’un millimètre leur entreprise de sinisation du Tibet.
Il serait bon que l’on comprenne enfin que les « Droits de l’homme », qu’il convient assurément de respecter, ne constituent pas une sorte d’Évangile à réciter à tout bout de champ à travers le monde, avec souvent beaucoup d’hypocrisie. Pour ce qui nous concerne, il est difficile d’oublier les atrocités de la révolution de 1789, précisément au nom des droits de l’homme, et ce qui s’est passé plus récemment pendant les deux guerres civiles qu’a connues la France en 1944-1945 et à la suite de la perte de l’Algérie, sans parler d’énormes erreurs judiciaires et de l’état de nos prisons.
Il est bon d’admettre en même temps que le « droit d’ingérence » est contraire aux règles fondamentales des relations internationales. Le droit d’ingérence, à ne pas confondre avec le droit de se défendre, est la porte ouverte à l’anarchie. Si l’on banalise ce faux droit, pourquoi l’Algérie n’interviendrait-elle pas un beau jour en France, estimant que ses ressortissants ne sont pas traités comme elle le souhaiterait ?
Autre regrettable anomalie de notre politique étrangère : l’accueil réservé à Barack Hussein Obama lors de son bref passage à Paris le 25 juillet, d’une qualité bien supérieure à celui accordé au candidat républicain John McCain. L’Élysée est persuadé, assure-t-on, que le candidat démocrate va l’emporter. Et s’il ne l’emporte pas, de quoi aura-t-on l’air ? Ce n’est ni l’Élysée, ni la Seine St-Denis qui feront la décision aux États-Unis le 4 novembre prochain.
Bien pire est le fâcheux dossier du Rwanda, que l’on croyait oublié. « La France a, non seulement aidé et armé les Hutus responsables du génocide de 1994, mais elle a participé à la mise à exécution d’un massacre qui a coûté la vie à 800 000 personnes le plus souvent avec la pire sauvagerie », écrit le rapport qui vient d’être publié par l’ancien ministre de la Justice rwandais, Mucyo, rapport auquel s’ajoutent 166 pages de témoignages précis et accablants.
Cette fois-ci, Nicolas Sarkozy n’y est pour rien. Ce sont ses amis qui, eux, sont cités : Balladur, Juppé, Villepin, sans oublier la famille Mitterrand, que les Rwandais voudraient voir comparaître devant le tribunal pénal international, ainsi qu’un certain nombre de nos militaires. Sans doute, ni Balladur, ni Juppé, ni Villepin ne finiront leurs jours au fond d’un cachot au plus profond de l’Afrique noire, mais ils pourraient néanmoins avoir des ennuis judiciaires en raison du mécanisme de la justice internationale. Le Rwanda est un État souverain ! Après l’Angola, la Côte-d’Ivoire, le Tchad, le Darfour, quand comprendra-t-on qu’il faut se dégager de cette usine à scandales et souvent à tueries qu’est le guêpier africain ?
Quelques lignes pour terminer sur la nouvelle guerre du Caucase due à l’extrême imprudence du président géorgien, Mikheil Saakachvili qui, sous-estimant la puissance russe et surestimant l’appui de l’Occident, a stupidement provoqué la Russie. À ce sujet, Hélène Carrère d’Encausse, de l’Académie française, historienne connaissant parfaitement l’histoire de la région – née Zourabichvili, elle est d’origine géorgienne –, écrit dans le Figaro du 14 août : « Saakachvili, dans son projet fou de défier la Russie, lui aura rendu probablement le plus grand des services qu’elle ait connus au cours de ces dernières années… »
L’indépendance accordée au Kosovo, rappelée à cette occasion, n’a rien à voir avec l’éternel conflit des Balkans caucasiens faits d’une mosaïque de peuples qui s’entre-tuent depuis la nuit des temps, se calmant seulement lorsqu’ils sont maîtrisés par un empire, tour à tour les Perses, les Ottomans et l’URSS devenue la Russie qui logiquement cherche à remettre la main sur sa zone d’influence.
En quoi, grands dieux, l’indépendance de l’Ossétie du Sud, grande comme la moitié du Finistère, avec tout au plus 50 000 habitants et de l’Abkhazie pèserait-elle sur le sort du monde ?
Sur notre lancée, pourquoi alors ne pas partir en guerre demain pour l’Adjarie, la Kabardino-Balkarie ou le Karatchaévo-Tcherkesse ? Qu’est-ce que cela peut nous faire que l’Ossétie qui a donné naissance à Staline, de son vrai nom géorgien Iossif Djougatchvili, rentre dans le giron post-soviétique ? Ce qui importe pour les intérêts de l’Occident, ce sont les oléoducs et gazoducs qui traversent la Géorgie. Ceci dit, l’objectivité commande de reconnaître que Nicolas Sarkozy et Bernard Kouchner ont joué dans cette crise un rôle positif, en tout cas courageux, qu’il faut saluer.
Il reste à savoir si Russes et Géorgiens tiendront leurs engagements en faveur d’un plan de paix accepté du bout des lèvres, d’autant plus que ni les uns ni les autres n’ont une excellente réputation en matière de respect du droit international…
Christian Lambert
Ancien Ambassadeur de France
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