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Pour en finir avec les racines islamiques de l’Europe


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Thieulloy (de) Guillaume - mercredi 23 juillet 2008

religion
Aristote au Mont Saint MichelLa polémique commence à se calmer. C’est donc enfin le moment pour parler, sereinement, du livre de Sylvain Gougenheim : « Aristote au Mont St-Michel ». Le sujet, en apparence passablement austère, a en effet réveillé les vieux démons de la haine de soi et il n’est pas inutile de remettre les choses au point.

De quoi s’agit-il ? De la contestation de la thèse selon laquelle l’Occident n’aurait connu la pensée grecque classique et les lumières de la raison que grâce à l’islam, après des siècles de barbarie médiévale. Au contraire, selon Gougenheim, l’essentiel de la transmission des œuvres d’Aristote et, plus généralement, de la pensée grecque classique, provient de Byzance et des chrétiens orientaux.

On pourrait juger que le sujet ne mérite guère l’attention du grand public. Cependant, naturellement, l’actualité des relations islam-Occident rend le sujet brûlant – et d’autant plus que Gougenheim a volontairement choisi d’écrire un livre de vulgarisation et non un livre universitaire.

Beaucoup des points abordés dans son ouvrage sont en effet déjà bien connus des universitaires. Le rôle des chrétiens et des juifs dans la sphère musulmane n’est pas une nouveauté. Le fait que quelques clercs occidentaux, notamment dans les monastères, se soient transmis de génération en génération la connaissance de la langue grecque et donc l’accès aux œuvres de Platon, d’Aristote et des Pères de l’Église grecque n’est pas davantage une révélation. Pas plus que les liens de l’empire de Charlemagne ou d’Othon avec Byzance…

Certes. Mais ce qui est nouveau – et rafraîchissant –, c’est qu’un bon connaisseur du haut Moyen Âge ait écrit un livre grand public synthétisant toutes les raisons que nous avons de contester la mythologie, si en vogue aujourd’hui, des « lumières » islamiques contre les « âges sombres » de l’Occident médiéval – ou, mieux encore, la mythologie des « racines islamiques » du développement européen.
On pourra bien sûr faire la fine bouche et regretter que Gougenheim ait délibérément fait le choix de la polémique. Mais, sans cela, aurait-il seulement été lu ?

De même, il est un peu surprenant – et l’un des penseurs visés par l’ouvrage, Alain de Libéra, l’a d’ailleurs fait remarquer, en accusant à demi-mot l’auteur de mauvaise foi – que Gougenheim arrête son analyse vers le XIIe siècle. En effet, la fin du XIIe et le début du XIIIe siècle verront la redécouverte des œuvres perdues d’Aristote et leur intégration dans le cursus scolaire (ce n’est pas par hasard que le plus grand commentateur chrétien d’Aristote, saint Thomas d’Aquin, écrit au XIIIe siècle : il est clair que son œuvre aurait été tout simplement impossible cent ans plus tôt…). Il aurait donc été utile d’expliquer au lecteur ce que cette redécouverte devait à Byzance, à l’Europe latine elle-même et à l’islam (le rôle d’Averroès dans l’affaire n’est tout de même pas négligeable !)…

On pourra ainsi regretter toute sorte d’imprécision ou de lacune dans tel ou tel domaine (pour moi, qui ai longuement étudié les théologiens scolastiques, la rapidité avec laquelle l’auteur passe sur ce sujet, sans doute le plus volumineux des réflexions médiévales, est évidemment déconcertante). Mais comment parler de tout l’effort intellectuel de près de dix siècles en 200 pages ?

Toutes ces critiques qui viennent spontanément, et qui ne sont nullement infondées, il est probable que l’auteur y a pensé. Et il est certain qu’elles sont parfaitement vaines… Reste un livre roboratif, dont la thèse pourrait tenir en quatre phrases :

1) L’islam, même à l’époque abbasside, n’a pas été le havre de tolérance et de labeur intellectuel que l’on dit.
2) La lecture des penseurs de la Grèce classique que l’on a pratiquée au sein de la civilisation musulmane a le plus souvent été le fait de penseurs juifs ou chrétiens.
3) L’Occident médiéval n’a pas été aussi ignare et barbare qu’on veut bien le dire – et, en particulier, il a toujours gardé un contact avec ses sources grecques.
4) La (re)découverte d’Aristote doit beaucoup plus aux contacts de l’Europe latine avec Byzance qu’aux contacts avec l’islam.

En un mot, il me semble que, malgré les défauts inévitables d’un livre trop superficiel, Sylvain Gougenheim a fait une œuvre salubre. Il nous débarrasse avec talent des préjugés fréquents de notre époque contre la société européenne médiévale : non, nos ancêtres n’étaient pas des barbares incultes et nous n’avons aucune raison d’en rougir ! Quant aux « racines islamiques » de l’Europe, le moins que l’on puisse en dire, c’est qu’elles ne sont pas aussi évidentes que voulut bien le déclarer naguère le sieur Chirac…


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