Milliere Guy - dimanche 24 avril 2005
L’essentiel de ceux qui se proposent de refuser le projet de Constitution européenne justifient leur « non » par le fait que le projet en question serait trop libéral : votez la Constitution disent-ils, et la « dictature du marché » la plus impitoyable va s’abattre sur vous, vous n’aurez plus d’avantages ou de protections sociales et vous ne pourrez plus rêver aux utopies de Karl Marx qu’en regardant le poster un peu jauni que vous avez affiché sur le mur du salon. Une autre fraction des partisans du « non » se trouve constitué par les souverainistes et ceux-ci tiennent un discours un peu différent. Voter la constitution, clament-ils, ce serait dissoudre l’État-nation, perdre la mémoire culturelle, ne plus pouvoir fixer ses règles localement. Ce serait, bien sûr, accepter aussi le marché sans retenues, et accepter, comme le disait M. de Villiers ,que l’Europe devienne le « cinquante et unième état des États-Unis ». Les partisans du « oui » se moquent bien sûr des uns et des autres et soulignent l’irrémédiable ringardise de leurs opposants. Ils sont la vérité, le bon sens, le futur qu’on ne peut refuser. Adeptes du marché, oui, mais à condition qu’on l’encadre de règles strictes destinées à préserver les « droits sociaux ». Adeptes des « droits sociaux », certes, mais à condition qu’on voie que les droits sociaux sont d’autant mieux préservés que le marché fonctionne bien. J’ai déjà expliqué pourquoi le projet constitutionnel m’inspirait les plus vive réserves non en tant que marxiste ou en tant que socialiste, non pas non plus en souverainiste ou anti-américain, mais en tant que libéral et néo-conservateur. Le projet proposé est truffé de références aux droits sociaux et renvoie plusieurs fois à l’idée de services publics. En une époque où plus que jamais la souplesse, le dynamisme et la liberté d’entreprendre sont nécessaires, il pérennise et institutionnalise diverses scléroses et diverses rigidités. Si ce qu’il pérennise semble insuffisant aux diplodocus de type Emmanuelli et Villiers, c’est précisément parce que ce sont des diplodocus. Pour quiconque ne raisonne pas dans les termes d’une ère révolue, c’est déjà trop, et cela suffit à montrer que dans une ère de mondialisation, le projet européen est déjà archaïque. Les scléroses incluses dans le projet auront un coût en termes de moindre croissance, de déficits abyssaux, de chômage, et on tentera de juguler tout cela comme on le fait déjà, en procédant à des réglementations protectionnistes. De telles réglementations existent déjà et sont déjà nuisibles. Il faut s’en débarrasser et non pas les institutionnaliser davantage. Par ailleurs, le projet proposé est aux antipodes du fédéralisme américain que, pour ce qui me concerne, je prendrai comme exemple du moins mauvais système existant : le fédéralisme américain met en place des protections multiples contre un gouvernement central dominateur. Le fédéralisme européen accorde toujours davantage de pouvoir à des instances centrales dominatrices. Il prévoit un Président de l’Europe désigné et non élu parlant au nom de l’Europe, un ministre des Affaires étrangères représentant l’Europe et l’impossibilité pour un pays de l’Union de mener une politique étrangère indépendante. Il prévoit enfin la mise en place de dispositifs de sécurité et d’une armée européenne découplés de l’Otan. Si, au temps de Schumann, Adenauer et Gasperi, l’Europe envisagée devait se construire en synergie avec les États-Unis, l’Europe d’aujourd’hui s’édifie contre les États-Unis et sur un modèle opposé à celui des États-Unis. Elle nous fait courir le risque non seulement d’un essoufflement économique croissant, mais d’une cassure de l’Occident au moment où celui-ci aurait plus que jamais d’être uni pour répondre aux défis de l’islam militant et de la Chine. Elle nous engage sur la voie d’une faiblesse suicidaire qui fera le jeu de nos adversaires. Un porte-parole de l’UMP disait voici peu que l’échec du projet reconduirait à une Europe dominée par l’économie libre-échangiste plutôt que par le politique. Que cette reconduction advienne ! Et que sur les décombres se construise une Europe qui appartienne vraiment au vingt-et-unième siècle ! C’est urgent ! Il n’y a que deux issues : la liberté ou la mort. Emmanuelli, Villiers, Besancenot, Hollande, Chirac, Barnier ont, à mes yeux, le visage de la mort.…
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