Dumait Alain - samedi 10 avril 2004
Jean-Pierre Raffarin voudrait bien connaître le nom de « l’enfant de salaud » qui a communiqué au journal « Le Monde » les chiffres très confidentiels de la Direction du budget, du ministère des Finances, établissant que la situation des finances publiques de la France est très sensiblement plus dégradée et plus inquiétante que ce qui avait été dit jusqu’à présent et aussi, très officiellement, indiqué à la tutelle européenne.
Il peut s’agir d’une fuite organisée par le cabinet du ministre sortant, le malheureux Francis Mer, ou bien d’une peau de banane jetée par un haut fonctionnaire de gauche, ce qui ne manque pas dans la forteresse de Bercy, ou bien encore, le premier coup du nouveau ministre d’État, Nicolas Sarkozy, qui, évidemment, dans le cadre de la gestion de sa carrière personnelle, a intérêt à établir un bilan sans concession de la situation qu’il trouve en arrivant à ce poste.
En tout cas, un certain nombre de parlementaires - parmi ceux qui étaient effectivement présents dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale - lundi après-midi, trouvaient manifestement plus intéressant de lire la page 8 du journal officiel de l’establishment, que d’écouter la « déclamation » de politique générale du Premier ministre, renouvelé à son poste pour la troisième fois, mais dans un contexte et des conditions politiques tels que tous les observateurs supputent, non pas tant son prochain départ, après les élections européennes du 13 juin prochain, mais plutôt, le nom de son remplaçant…
En vérité, personne n’a vraiment été surpris du maintien à son poste de Jean-Pierre Raffarin, en tout cas pas ceux qui connaissent un peu Jacques Chirac. Même si presque tout le monde convient qu’il eût fallu faire autrement…
Pour Jacques Bourdu, ancien vice-président du très gaulliste Club 89, spécialiste des réformes économiques, après la gifle électorale du 28 mars, « il fallait dissoudre l’Assemblée nationale, procéder à de nouvelles élections générales qui auraient été évidemment gagnées par la gauche, puis nommer un Premier ministre issu de la gauche dure et le laisser agir pendant trois ans. À la condition que Jacques Chirac annonce parallèlement qu’il ne se représentera pas en 2007, alors un nouveau leader de la droite aurait le temps nécessaire pour s’imposer, pour gagner, et enfin pour réformer en 2007 ».
Aux ordres de la rue !
Le scénario est impeccable. Il irait sans doute comme un gant à Nicolas Sarkozy. Mais seul l’actuel Président de la République est en mesure de le mettre en œuvre. Et l’on peut compter sur lui pour qu’il reste à son poste pendant encore trois ans, se livrant, pendant cette période, à toutes sortes de manœuvres politiciennes, pour tenter de promouvoir ses propres créatures - Dominique de Villepin, Jean-Louis Borloo, Philippe Douste-Blazy, François Baroin… - plutôt que de passer le relais à quelqu’un, aussi performant soit-il, qui fut, il y a dix ans, le jeune chouchou de son rival, à ses yeux le traître, Édouard Balladur.
On est loin, très loin, de l’intérêt de la France. À cet égard, Jean-Pierre Raffarin a certainement raison : c’est l’immobilisme qui fait mal à la France, tandis que les réformes urgentes et indispensables lui feraient au contraire le plus grand bien ! Mais, dans la situation politique où il se trouve aujourd’hui, non seulement, il ne pourra prendre aucune initiative réformatrice, mais encore, il est presque ridicule pour lui de continuer à en parler.
Maintenant que le Président de la République a décidé, à la place du Premier ministre, de céder sur tous les fronts (chercheurs, intermittents du spectacle, ASS, recours aux ordonnances pour réformer l’assurance maladie...), il est bien évident qu’aucune réforme ne pourra aboutir sans être contre-signée par l’opposition parlementaire socialiste. Or, celle-ci est elle-même sous la pression et le contrôle des extrémistes syndicaux et des agitateurs regroupés sous les différentes bannières de ce que les médias appellent, si joliment, les « mouvements citoyens ».
Il s’agit en fait de s’opposer strictement à tout changement, à toute remise en cause. On le verra pour l’assurance maladie comme pour l’évolution du statut des entreprises encore publiques. Comme on le voit chaque jour en examinant dans le détail les soi-disant « mouvements sociaux ». À la Poste, Radio France, ou dans les services du contrôle aérien, l’introduction de la moindre innovation technologique ne doit surtout pas s’accompagner de quelque changement que ce soit dans les habitudes de travail. Car telle est la culture de la sphère publique : quand il y a des gains de productivité, ils doivent bénéficier en totalité aux salariés, et quand il n’y en a pas, quand la dérive naturelle des systèmes augmente sans cesse les charges, même démesurément, c’est toujours au cochon de contribuable de payer !
En vérité, un gouvernement dit de droite, mais prisonnier de la gauche et de la rue, fera non pas pareil qu’un gouvernement de gauche, mais fera pire.
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