Lance Pierre - dimanche 19 juin 2005
Les candidats au baccalauréat ont passé l’épreuve de philosophie. Si l’on apprenait la philosophie au lycée, cela se saurait. En fait, on y apprend les philosophes et c’est toujours ça. La philosophie, c’est autre chose. C’est d’abord une démarche personnelle pour la conduite de sa vie et chacun doit se forger la sienne. C’est ensuite une analyse du monde et de la société dans lesquels on vit, et des principes qui les régissent. À partir de là, chacun s’efforce d’établir un compromis adaptatif entre sa philosophie personnelle et celle qui régit le monde, ce qui est loin d’être facile. Les grands auteurs peuvent alors nous être utiles, car leurs œuvres sont émaillées de maximes, de réflexions et de sentences qui peuvent être des points de lumière dans l’épais brouillard de nos destinées. Ce n’est pas en vain que chaque première page de notre journal vous en propose une. Je voudrais aujourd’hui, au moment où s’assagissent peu à peu les passions soulevées par le récent référendum, vous faire part d’une petite recette de sérénité que je m’efforce d’appliquer depuis moult années. Il s’agit d’adopter, avant toute confrontation binaire ou alternative problématique, une attitude mentale positive nous préparant à tirer le meilleur de ce qui résultera, que ce soit ce que nous souhaitions ou ce que nous redoutions. Un peu comme l’histoire de la bouteille à moitié vide ou à moitié pleine, qu’il faut toujours voir à moitié pleine si l’on veut être constructif. Il ne s’agit pas de se dire que tout est égal. Si nous avions une préférence, une forte conviction, nous l’avons défendue bec et ongles. Mais il convient d’être beau joueur et de ne jamais pleurnicher parce que le sort nous a été contraire. Il faut regarder la situation nouvelle en face et en tirer pour l’avenir le meilleur parti possible. Je prendrai pour exemple une situation dans un domaine tout différent de la politique, le domaine sentimental. Supposons: Une femme que j’aimais s’éloigne de moi. Vais-je m’effondrer en suppliant avec Jacques Brel : “Ne me quitte pas!” ? Non, je vais plutôt me remémorer ce proverbe soufi : “Quand le cœur pleure sur ce qu’il a perdu, l’esprit rit sur ce qu’il a trouvé.” Ou, mieux encore, ce superbe cri de Montherlant : “Vive qui m’abandonne ! Il me rend à moi-même.” Ainsi, quoi qu’il arrive, je resterai droit dans mes bottes, attentif à saisir les nouvelles opportunités qu’engendre inévitablement l’évènement non souhaité qui cependant s’impose. Ainsi en est-il du résultat, à mes yeux calamiteux, du référendum français sur la Constitution européenne, aggravé par la réponse encore plus négative du peuple hollandais, le tout entraînant une prise de distance de Tony Blair au nom de la Grande-Bretagne. Chirac et Schröder s’efforcent de recoller les morceaux, mais ça ne va pas tout seul. De toute évidence, l’Europe a pris du plomb dans l’aile. Mais c’est ainsi : le suffrage universel a parlé; il convient d’en tirer la leçon. Efforçons-nous donc de dégager les éléments positifs de ce maëlstrom politique. D’abord, espérons-le, nos politiciens ont compris qu’il était stupide de présenter aux électeurs un texte aussi pesant et alambiqué, qui ne pouvait qu’exciter la méfiance des citoyens. Si l’on veut une Constitution européenne, il faudra un texte clair, sobre et court, dégageant les grands principes et nous épargnant le dédale des codicilles soporifiques bons à noyer le poisson. De plus, ce texte devra être soumis au suffrage universel européen, toutes nations confondues. Il devra écarter explicitement les candidatures des États non européens, car l’Europe doit être européenne et rien d’autre. Comme je l’avais fait remarquer, deux articles de la Constitution proposée le disaient clairement, mais aucun politique partisan du “oui” n’a su les mettre en avant, ni expliquer aux électeurs que la signature du Premier ministre turc n’engageait que la Turquie et personne d’autre. Elle confirmait la candidature, mais n’impliquait en rien son acceptation. Plus d’un Français s’y est trompé, faute d’être éclairé sur l’aspect juridique de la question. En outre, il faudra que le Conseil européen entreprenne une démocratisation effective des structures confédérales et les rapproche des citoyens, dont beaucoup ont dit “non” parce qu’ils craignaient un pouvoir bruxellois trop technocratique et trop éloigné d’eux. Il faudra enfin que l’Europe ait un vrai Président élu au suffrage universel pour cinq ou sept ans, seul moyen qu’elle existe au niveau planétaire. Si toutes ces mesures sont prises, alors le coup d’arrêt marqué par le référendum français se révèlera finalement bénéfique. Mais il n’y a pas un jour à perdre.
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