Dumait Alain - dimanche 13 février 2005
Le référendum sur le traité constitutionnel européen devrait se tenir début juin. À mesure que la date s’approche, les chances du non apparaissent plus importantes. Sa première chance est sans conteste la personnalité principale du camp du oui : Jacques Chirac. Car tout référendum est d’abord un plébiscite. La gauche ne lui pardonne pas d’avoir voté pour lui en 2002. Et une bonne partie de la droite se lasse d’être dirigée par un homme de gauche ! En dehors de ce vote de rejet, plusieurs facteurs aggravent la difficulté pour les défenseurs du oui. Il y a d’abord le dossier turc. Jacques Chirac s’est obstiné à traiter cette question avant le référendum. Peut-être sa logique est-elle de gêner Nicolas Sarkozy en forçant l’UMP à prendre le « paquet » : référendum + Turquie. Ceci expliquerait pourquoi la réforme constitutionnelle récemment votée à l’Assemblée lie le dossier turc au référendum (en prévoyant qu’aucun pays ne pourra adhérer à l’Union européenne sans que les Français soient appelés à ratifier cette adhésion par référendum). Mais il est plus surprenant que les autres tenants du oui à droite, qu’il s’agisse de Nicolas Sarkozy ou de François Bayrou, ne cessent de parler de la Turquie, tout en rappelant que les deux affaires n’ont rien à voir entre elles. Au demeurant, ce n’est pas tout à fait juste. Si la constitution est adoptée, la Turquie disposera d’un poids considérable : elle sera le plus important pays de l’Union et l’on a calculé qu’elle aurait ainsi un droit de veto sur les deux tiers des décisions communautaires. On ne peut d’ailleurs guère compter sur les partisans du oui à gauche pour désolidariser la bombe turque du référendum : la plupart sont favorables à l’adhésion de la Turquie et renvoient donc systématiquement la droite à ses responsabilités. C’est de bonne guerre, mais cela n’augmente pas les chances du oui ! Derrière la Turquie, il faut également entendre deux préoccupations majeures de nos compatriotes : la peur des délocalisations et, d’autre part, la peur de l’islam et de l’immigration. Pour l’islam et l’immigration, gardons en tête que, chaque fois qu’un politique dit « sécurité », même s’il pense « sécurité routière » ou « sécurité sanitaire », les Français entendent « immigration ». Par voie de conséquence, les communiqués triomphalistes sur les formidables victoires de Gilles de Robien sur les routes ou de Nicolas Sarkozy et Dominique de Villepin partout ailleurs peuvent, du jour au lendemain, se retourner comme un boomerang. Il suffit d’un ou deux faits divers pour que le vote de rejet augmente sensiblement. Du point de vue de l’identité, le débat risque également d’être explosif, puisque chacun a en tête le refus catégorique de Chirac de toute référence aux valeurs judéo-chrétiennes fondatrices de l’Europe, au même titre que la pensée grecque et romaine. Les Français ont donc le sentiment puissant que leur Président exècre tout ce qui les constitue pour préférer tout ce qui leur est étranger : une sorte de xénophilie doublée de francophobie… Pour les délocalisations, cette crainte est latente dans la population, qui se rend bien compte que notre modèle social est inopérant dans le contexte actuel. Et l’on peut compter sur les syndicats et sur toute l’extrême gauche, largement favorables au non, pour monter en épingle tel ou tel dossier à proximité du référendum. Là encore, mathématiquement, le vote de rejet augmentera. Dans ce domaine, le camp du oui a perdu en la personne de Bernard Thibault un allié précieux : celui-ci avait l’air disposé à maintenir la CGT dans la neutralité, sans doute pour faire le jeu d’une future « gauche plurielle », où le PS jouerait comme toujours le rôle principal. Les militants en ont décidé autrement : la CGT fera campagne pour le non… Il faut ajouter à cela l’extrême complexité du dossier européen et de ce référendum en particulier. On ne sait, par exemple, toujours pas s’il s’agit d’un traité, ce qui supposerait qu’il a été signé entre des États souverains, ou d’une constitution, ce qui supposerait que l’Europe est devenu un véritable État fédéral ! Tout concourt donc à ce que le oui enregistre un échec sensible, malgré la remarquable médiocrité de la campagne des tenants du non… Quant à ce qu’il en adviendra, c’est une autre histoire, mais l’on peut d’ores et déjà noter que la plupart des grands leaders politiques seraient désavoués. Le fossé, déjà révélé en 2002, entre les Français et la classe politique ne risque pas de se combler de sitôt !
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