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Réflexions sur le chaos en Tunisie


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Milliere Guy - mercredi 26 janvier 2011

tunisie

En quelques jours, quasiment l’ensemble de la classe politique et médiatique française semble avoir découvert que la Tunisie était une dictature, et Zine Ben Ali est passé de la position de meilleur ami de la France dans la région à celle de pestiféré et d’incarnation du mal absolu. Saddam Hussein, qui avait infiniment plus de sang sur les mains, n’a jamais été traîné à ce point dans la boue en ce pays. Les explications sont simples. Saddam Hussein était considéré comme un dictateur de gauche et avait le soutien des communistes et des trotskistes : et puis, en face de lui, il y avait « l’impérialisme américain », honni par les bien-pensants. 


Zine Ben Ali, bien que membre de l’Internationale socialiste, pouvait, lui, être considéré comme un dictateur « de droite » en ce qu’il était l’allié de l’Occident, était ouvert au capitalisme, et n’était pas férocement antisémite ni « antisioniste ». Dès lors qu’il y a une population tunisienne nombreuse en France, que le gouvernement est face à un risque constant d’émeutes, et que le « politiquement correct » règne en maître, aucune autre attitude que celle qui a été adoptée n’était envisageable. 


Le régime tunisien était sans aucun doute brutal, hostile à la liberté de parole, porteur de corruption. Mais c’était aussi un régime qui avait su tenir à l’écart l’islam radical et qui avait permis le développement économique du pays, une croissance supérieure à celle de tous les autres pays de la région et du continent africain tout entier, l’émergence d’une classe moy­enne de gens propriétaires de leur logement et, jusqu’à ces derniers mois, une hausse constante du niveau de vie. 

La Tunisie était présentée comme exemplaire dans de nombreux domaines, non seulement par Nicolas Sarkozy, mais aussi par les socialistes, par le FMI et par Dominique Strauss-Kahn lui-même.
Ce qui a conduit à la situation actuelle est une hausse du prix des produits alimentaires, qui est un phénomène mondial, lié à de mauvaises récoltes et à une augmentation du prix du pétrole. Des manifestations se sont transformées en émeutes. Zine Ben Ali est apparu hésitant, oscillant entre répression et apaisement. L’armée a cessé de le soutenir et s’est rangée du côté d’un changement.
Ce qui peut se passer maintenant est très difficile à prévoir et ceux qui parlent, d’un air radieux, de passage à une démocratie me semblent s’avancer très hardiment. Une bonne part de la population veut la liberté de parole et la liberté politique, mais elle veut aussi du travail, un maintien de son niveau de vie, voire une baisse des prix, et c’est là que les choses se compliquent. Aucun gouvernement, fût-il issu d’élections libres, ne pourra éviter ce qui va survenir assez vite, à savoir, l’inverse : une augmentation du chômage, une baisse du niveau de vie, et une hausse des prix.
Les dégâts sont d’ores et déjà considérables et vont s’accentuer. Le secteur touristique va subir le contrecoup pendant une longue période. Il serait étonnant que n’en résulte pas un maintien, voire un accroissement, des turbulences, des surenchères politiques (les partis interdits sous Ben Ali sont des partis de gauche ou d’extrême gauche), et la création d’un terrain favorable à l’islam radical. 

Je doute qu’on puisse compter sur la France, et sur l’Europe en général, pour contribuer à une gestion judicieuse de la situation : les attitudes et propos actuels se passent de commentaires. J’aimerais penser que les États-Unis pourront apporter une meilleure contribution, mais dès lors que nous sommes au temps de Barack Obama, j’en doute, quand bien même le Congrès est aux mains des Républicains et quand bien même Barack Obama aurait tout intérêt à adopter une posture recentrée s’il veut avoir une chance d’être réélu. 


Nous sommes dans une situation d’incertitude absolue où les seuls à pouvoir se réjouir vraiment sont les ennemis des sociétés ouvertes. Je donnais, dans un autre texte, une chance sur dix à une démocratisation paisible. C’était un pronostic optimiste. Je donnais neuf chances sur dix à l’émergence d’une autre dictature, à des troubles durables ou, pire, à une prise de pouvoir islamiste, même si les Tunisiens ne sont pas ouverts à l’islamisme aujourd’hui. Et ce qui se passe en Tunisie pourrait avoir des répercussions sur toute la région…


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