Artur du Plessis Laurent - mardi 27 novembre 2007
reformes, syndicats
"Je ne veux pas qu’il y ait un vainqueur et un vaincu », dit Nicolas Sarkozy, le 20 novembre dernier, en plein conflit sur la réforme des régimes spéciaux de retraite".
Ses vœux ont été exaucés, au terme de ces neuf jours de grèves dans les transports. Dès le 21, les premières réunions tripartites (employeurs, représentants de l’État et syndicats) amorcèrent la sortie de crise. À la SNCF et la RATP, ont été fixés cinq rendez-vous pour des négociations point par point, échelonnés entre le 26 novembre et le 18 décembre. Aussi, dès le 22 novembre, les assemblées générales ont-elles presque toutes voté la reprise du travail. Mais si la tournure des négociations déplaît aux syndicats, ils relanceront la grève : SUD-RATP a déjà déposé un préavis de grève pour le 18 décembre, et la CFDT pour le 20 décembre à la SNCF.
Le chef de l’État n’a pas écouté les « durs » de l’UMP - dont François Fillon - qui pensaient l’occasion venue d’engager un bras de fer décisif avec les syndicats. Il y aurait eu un duel à mort entre Nicolas Sarkozy et Bernard Thibault, le patron de la CGT, comme il y en avait eu un, en 1984-85, entre Margaret Thatcher et Arthur Scargill, le chef du syndicat des mineurs britanniques (NUM). Argument pour la méthode Thatcher : l’exaspération de l’opinion publique contre les grévistes de la RATP et de la SNCF. Tout le contraire des grèves de 1995 qui renversèrent le gouvernement Juppé : il y a douze ans. C’est portés par l’opinion publique que les cheminots paralysèrent le pays pendant trois semaines pour défendre leurs régimes spéciaux de retraite. Ils étaient aussi cautionnés par le PS, aujourd’hui discret face à ce qui apparaît comme la défense de privilèges indus.
Le souvenir de 1995 a inhibé le président de la République. Les grèves et manifestations des étudiants, des ouvriers du Livre, des personnels des hôpitaux et des tribunaux, des postiers… lui font redouter une coagulation des mécontentements. Des revendications sur la hausse du pouvoir d’achat fleurissent. Sarkozy a fait monter en ligne les stratèges de la douceur : le ministre du Travail, Xavier Bertrand - « Je ne veux pas d’une réforme qui casse, mais d’une réforme qui passe » - le secrétaire général de l’Élysée, Claude Guéant. Et le conseiller pour les Affaires sociales, Raymond Soubie, ex-conseiller de Jacques Chirac et de Raymond Barre dans les années soixante-dix. « Soubie fait de la politique sociale comme il y a vingt ans, dit Fillon. Il a les réflexes du siècle dernier. Mais ça ne marche plus et ça ne peut pas marcher. »
Les cheminots ont accepté l’alignement des régimes spéciaux sur 40 annuités de cotisation au lieu de 37,5, laissant le chef de l’État sauver la face en tenant l’une de ses promesses de campagne. Mais la réforme sera vidée de son sens par les bonifications et les décotes qui ne manqueront pas d’être négociées dans les prochains jours. Ce qui aura fait de l’affrontement Thibault-Sarkozy une pantomime, inutile et coûteuse : le ministre de l’Économie et des Finances, Christine Lagarde, a évalué entre 300 et 400 millions d’euros par jour la facture des grèves pour l’économie française. Le président de la Confédération générale des petites et moyennes entreprises (CGPME) Jean-François Roubaud, estime que les neuf jours de grève auront coûté entre 0,2 et 0,3 point de PIB : chaque jour, « les magasins d’habillement ont perdu 40 à 50 % de chiffre d’affaires, le commerce en général 40 %, l’hôtellerie et la restauration 30 %. Nous ne sommes pas près d’augmenter les salariés ».
Voilà le vif du sujet. Sarkozy présente cette semaine des « initiatives pour répondre à l’angoissante question du pouvoir d’achat ». 59 % des Français estiment que le leur a diminué au cours de la dernière année, selon un sondage Ifop réalisé pour l’hebdomadaire « Dimanche Ouest France ». Ils jugeront là-dessus le chef de l’État, dont la marge de manœuvre est d’autant plus réduite que le cours de l’euro s’emballe à près de 1,50 dollar. La monnaie américaine semble engagée dans un crack qui finit par grever le commerce extérieur de la zone euro.
Même les Allemands s’en inquiètent. Le cours du baril de pétrole frise les 100 dollars : l’économie mondiale encaisse un troisième choc pétrolier. L’économie américaine, travaillée par des déséquilibres structurels et la crise des subprime qui menace la consommation, pourrait bientôt se contracter, et le reste du monde avec elle. Au lieu de réformer drastiquement l’économie française pour la préparer au coup de tabac qui s’annonce, le président de la République a choisi la voie des demi-réformes. Comme dans l’université, où le problème de la sélection a été éludé.
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