Thieulloy (de) Guillaume - mardi 19 août 2008
Le Professeur Xavier Martin fait partie de cette espèce rare d’universitaires qui, d’une part, travaillent beaucoup dans leur spécialité et y acquièrent une renommée méritée, et d’autre part, n’en déduisent pas qu’ils peuvent parler de tout…
Depuis des années, avec une régularité de métronome, il nous offre des travaux d’une érudition fascinante sur le milieu intellectuel qui a préparé la Révolution de 1789. En outre, sur ce sujet facilement explosif, l’auteur ne se permet que rarement un commentaire – le plus souvent ironique – sur ses objets d’étude. D’un calme olympien, il livre sans fioriture au public les pensées souvent surprenantes des hommes des « Lumières » ou des révolutionnaires.
Cerise sur le gâteau, ses ouvrages sont admirablement édités par l’un de ces éditeurs qui n’ont pas pignon sur rue, mais qui profitent de leur discrétion pour travailler « à l’ancienne » – sans coquille, sur du beau papier, en utilisant une police de caractère agréable à lire… C’est assez dire que chaque nouveau livre de Xavier Martin est une joie pour son public. Et pour votre serviteur en particulier.
Le titre du dernier-né promettait beaucoup : « Régénérer l’espèce humaine »… Tous ceux qui ont quelques doutes sur les droits de l’homme et leur application dans la France de la fin du XVIIIe siècle croient entendre le célèbre et sinistre Rabaut Saint-Étienne clamer : « Nous ferons de la France un cimetière plutôt que de ne pas la régénérer à notre manière. » Et l’on s’attend ainsi à un festival de citations préstaliniennes de grands amis du peuple qui ne songeaient qu’à l’exterminer pour son bien…
En fait, il ne s’agit pas exactement de cela. Il s’agit, dans ce livre, d’étudier ce que Xavier Martin appelle « l’utopie médicale ». Utopie des philosophes de l’Encyclopédie, prétendant pouvoir bientôt tout comprendre de la « machine » humaine, et de la « machine » sociale. Et utopie qui devait dégénérer – si j’ose dire – de façon si dramatique en 93…
À première vue, pourtant, rien de plus honorable pour ce siècle brillant que le progrès scientifique – très réel – qu’il connut et applaudit. Est-ce à dire que le professeur Martin nierait en bloc les bienfaits de la médecine ? Évidemment non, mais c’est la pensée sous-jacente à ce progrès qui est en cause : le mécanisme (dont heureusement nous sommes bien revenus), le matérialisme et le progressisme (qui, eux, sont encore assez largement partagés)…
Et cela donne un impressionnant recueil de citations étranges et de suggestions législatives originales. Ainsi Maleville, l’un des rédacteurs du Code civil, envisage-t-il sans sourire la possibilité de « rectifier et de perfectionner l’espèce humaine ». Comment ? Oh ! le plus simplement du monde : en sélectionnant les hommes comme on le fait du bétail. Le prince de ce temps, Voltaire, ne déclarait-il pas : « Si l’on avait la même attention à perpétuer les belles races d’hommes que plusieurs nations en ont encore à ne pas mélanger celles de leurs chevaux et de leurs chiens, les généalogies seraient inscrites sur les visages et se manifesteraient dans les mœurs. » Naturellement !
Plus explicitement encore, un intellectuel contemporain affirmait : « Les princes ont des haras de chevaux ; ils devraient en avoir de sujets. » Adolf Hitler dispose ainsi d’illustres prédécesseurs…
Mais, toute la littérature de ces « grands ancêtres » fourmille de ces aphorismes surprenants et je ne peux mieux faire que de renvoyer le lecteur, non seulement à cet ouvrage, mais à tous les autres, de Xavier Martin.
Il n’est peut-être pas inutile de se souvenir que le sort réservé à ceux qui ne béniraient pas avec suffisamment d’enthousiasme les mânes de ces grands hommes était clair, bien avant 1789 – et, en cela, les sectateurs de Lénine et Staline ne sont que des disciples lointains de la révolution fondatrice. « S’il se trouvait des réfractaires, ils seraient à coup sûr, expliquait Dom Deschamps, moine selon l’esprit du temps, des aliénés d’esprit et on les traiterait d’un commun accord comme nos fous, qu’on renferme ». Comment, en effet, pourrait-on refuser raisonnablement le bonheur que d’autres, plus savants que nous, ont choisi pour nous ? !
Sans déflorer tous les thèmes abordés par cet ouvrage, qui vont du cannibalisme aux purges – au sens médical, comme au sens stalinien, du mot – que ces braves conventionnels infligèrent à la France, en passant les velléités eugénistes, on ne peut qu’être saisi de la proximité qui existe entre les thèses et les pratiques des jacobins et celles des national-socialistes ou des marxistes-léninistes du XXe siècle…
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