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Sarkozy a-t-il du génie ?


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Lance Pierre - mercredi 23 juillet 2008

sarkozy, turquie
La grande intelligence de Nicolas Sarkozy est incontestable. Mais l’intelligence n’est pas tout. Bien d’autres facultés sont nécessaires à l’homme accompli, a fortiori à l’homme d’État, telles que : intuition, sensibilité, bon sens, sérénité, psychologie, sens de la mesure, etc. Et, bien sûr, l’énergie et la force de caractère, dont notre Président n’est pas dénué.

Or, nos compatriotes sont parfois désorientés par le comportement du Chef de l’État, qui ne leur semble pas toujours très clair ni très cohérent. Ce qui se traduit par sa cote toujours basse dans les sondages.

Si nous mettons de côté les agacés du PS et les dépités du FN, dont les critiques sont évidemment peu objectives, de nombreux électeurs de Nicolas Sarkozy restent sur leur faim, ou du moins comprennent mal l’ensemble des décisions présidentielles.

Pour être un observateur honnête, il faut surtout ne pas perdre de vue qu’il est très ardu de gouverner et que, dans ce métier plus qu’en tout autre, la critique est aussi aisée que l’art est difficile. (J’ai tenté d’analyser les tours et détours du pouvoir politique dans mon roman « Le Premier Président », publié en 1993 chez Filipacchi, dans lequel j’imagine la création d’un Président mondial pour l’Environnement.)

Si l’on en croit « La Lettre de Polémia », Nicolas Sarkozy serait un bon tacticien, mais n’aurait pas de stratégie. Or, les règles de l’art militaire sont-elles applicables à l’art de la gouvernance ? Le stratège militaire n’a en face de lui qu’un seul adversaire, clairement identifié, et ses propres arrières sont en principe assurés. Il peut donc établir une stratégie. L’homme d’État est dans une situation fort différente. Il n’a pas toujours d’ennemi extérieur, mais plutôt des concurrents ou des alliés encombrants. En revanche, ses ennemis de l’intérieur sont multiples, hargneux et guettent avidement le moindre de ses faux pas, en inventent au besoin.

Il doit donc avant tout être tacticien, avoir des objectifs clairs, au moins dans sa tête, avancer résolument en saisissant toutes les opportunités, ne jamais prêter le flanc à ses opposants (ça, c’est manifestement ce que Sarkozy ne sait pas faire), mais je ne crois pas qu’il puisse vraiment établir une stratégie.

Cependant, je suis enclin à penser que, sur le plan tactique, Nicolas Sarkozy a parfois du génie. Prenons par exemple l’affaire de l’éventuelle entrée de la Turquie en Europe. Jacques Chirac et plusieurs Chefs d’État occidentaux, dont notamment George W. Bush, y étaient et y sont favorables.

Cette position ne manque pas d’arguments : arrimer la Turquie, son pétrole et son armée au bloc occidental, l’éloigner du même coup de l’islamisme radical, fortifier sa laïcité officielle. Mais ces « avantages », que rien ne garantit dans le futur, sont d’une indigence absolue si on les met en balance avec la déstabilisation dramatique de l’Europe, inéluctable si 70 millions de musulmans turcs devenaient soudain européens par décret. Effrayé par la levée de boucliers suscitée par ce projet démentiel, Chirac fit machine arrière et promit aux Français le recours au référendum. Sarkozy s’est trouvé à son tour dans une position peu confortable.

Au fond pas plus capable que Chirac de mesurer pleinement le choc de civilisations contenu dans cette bombe politique, désireux de rabibocher la France avec les États-Unis (à juste raison) et de plaire à Bush autant qu’à Erdogan, Sarkozy dut néanmoins, face à la grogne UMP, affirmer haut et clair que les Turcs n’avaient pas vocation à entrer en Europe. Mais il tourna la difficulté en mettant à flot le projet d’Union pour la Méditerranée, associée, sans en faire partie, à l’Union européenne, et dont la Turquie serait le pivot.

Sans doute espère-t-il ainsi satisfaire tout le monde, en créant du même coup un bloc humain bipolaire de 700 millions d’âmes, capable de traiter d’égal à égal avec les autres blocs : USA, Russie, Inde, Chine. Reconnaissons qu’il y a là, à défaut de stratégie, une tactique rondement menée. Mais réussira-t-elle ?

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