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Skopje contre la Grèce et contre l’Europe


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Bonus WEB - mercredi 07 mai 2008

serbie
Jean-François Beau Diplômé de Sciences Po

Les 27 et 28 avril, lors du sommet de l’OTAN à Sofia, la Grèce a posé son veto à l’entrée de la Macédoine. Retour sur ce dossier avec un bon connaisseur de la région, Jean-François Beau …


Le Problème de Skopje


L4V : Le sommet de l’OTAN à Sofia a vu la Grèce opposer son véto à l’entrée de Skopje dans l’alliance, pourquoi ?

Le refus des Grecs, soutenus pour une fois par une partie des pays européens s’appuie sur la question non résolue du nom de cette ancienne république yougoslave. Les Grecs sont excédés par les exigences et l’intransigeance de Skopje. En effet, l’ancienne république yougoslave de macédoine, peuplée à 60% de slaves dits macédoniens, de 30% d’albanais et de minorités dont la plus significative est turque, s’est lancé dans une fuite en avant pour se donner une identité et éviter d’être absorbée par ses voisins. Cette jeune république qui a connu un début de guerre civile du fait de l’accroissement rapide de sa minorité albanaise en 2001, se revendique comme Macédoine. Après l’incident du drapeau pour lequel elle reprenait le symbole de la dynastie des Argéades (l’étoile à 16 branches de Vergina), réglé en 1995 par une concession en changeant le nombre de branches de l’étoile, demeure le problème du nom de l’aéroport de Skopje : Alexandre le Grand, et bien sûr celui du pays, autoproclamé Macédoine.

Les intérêts historiques de la Grèce sont évidemment lésés. D’une part, la population actuelle de l’ancienne république yougoslave de Macédoine n’a rien à voir avec le passé antique puisqu’il s’agit de populations slaves ayant émigrés dans ces régions plus de huit siècles après l’époque d’Alexandre. Imagine-t-on George Bush se réclamer de Géronimo ? De plus, de l’ancien territoire de la Macédoine historique, 50% appartient aujourd’hui à la Grèce, 40% à Skopje et 10% à la Bulgarie. Le moindre des droits de la Grèce est donc d’en conserver l’appellation pour elle. Dans sa modération, non seulement ce pays fondateur de la culture européenne ne réclame pas les territoires qui lui ont été arrachés pour recomposer la vraie Macédoine dont il est l’héritier légitime, mais il accepte que Skopje prenne un nom composé comprenant Macédoine. Au lieu de saluer cette modération, Skopje lance des manifestants défigurant le drapeau grec en remplaçant la croix orthodoxe par la croix gammée. Devant une telle agressivité, la Grèce a opposé son veto à l’entrée de Skopje dans l’OTAN lors du sommet de Sofia en mars, dans l’attente du règlement de la question du nom.

Les 4V : quelle est l’attitude des Etats-Unis dans ce débat ?

Malheureusement pour la Grèce et pour l’Europe, les Etats-Unis poursuivent la politique balkanique qu’ils mènent depuis le début des années 90, à savoir multiplier le nombre d’états non-viables, avec des rivalités de voisinage et des haines exacerbées. Tous sont appelés à devenir membre de l’OTAN, dépendant de la communauté internationale pour leur survie et de l’arbitrage des Etats-Unis pour leur relations de voisinage, voire de la présence permanente de contingents de l’OTAN sur leur territoire pour maintenir l’ordre public. Aujourd’hui, dans la mesure où les Etats-Unis ne changent pas de politique et où le résultat est partout le même, de la Bosnie à Skopje, il paraît évident qu’il s’agit d’une stratégie délibérée…

Dans le cas de Skopje, la première victime européenne est finalement la Grèce. Les Etats-Unis démontrent à ce pays leur capacité de nuisance. Ce, au moment où la Russie de Poutine, s’appuyant sur l’identité orthodoxe, se sert de la Grèce et de la Bulgarie comme relais de sa puissance et ouverture vers la Méditerranée. En effet, un ensemble de gazoduc et d’oléoducs, d’infrastructures portuaires et de convoyages maritime vient de faire l’objet d’accords entre les trois pays pour délivrer le pétrole et le gaz russe de la mer Noire à la Méditerranée et ainsi assurer les exportations stratégiques russes dans le bassin méditerranéen. Cette nouvelle donne permettait en théorie à la Grèce de s’appuyer sur un second allié dans ses conflits territoriaux dans l’Egée avec la Turquie. On se souvient du peu d’utilité de l’OTAN quand la Turquie envahit le nord de Chypre et massacra les populations grecques. Avec Skopje, les Etats-Unis témoignent qu’à défaut de vouloir soutenir leur allié grec, ils peuvent l’embarrasser. Le silence assourdissant de l’Union européenne et des grands pays européens sur la question témoigne du soutien que peut attendre la Grèce, pourtant première flotte commerciale du monde et tête de pont de l’union européenne en Méditerranée orientale.

Les 4V : Les Etats-Unis n’ont-ils pas raison de chercher à contenir un retour de la Russie sur la scène européenne ?

Certes, mais la seule solution qui ne ferait pas de l’Europe un otage pour 40 ans de plus serait de renforcer la solidité des états européens. Or, la stratégie américaine ne conduit qu’à leur affaiblissement. La question du nom de Skopje constitue un nouveau précédent particulièrement grave pour l’unité des pays européens. La raison de la cessession de cette province peuplée majoritairement de slaves orthodoxes est compréhensible dans le contexte du régime national-bolchévique de Milosevic. Elle l’est moins sur le long terme. Au fond, il faut choisir entre l’identité slavo-orthodoxe, qui est celle de la majorité de la population, la frange albanaise sur une petite partie du territoire ou l’identité macédonienne, c’est-à-dire grecque, qui concerne le territoire, mais pas vraiment la population. Evidemment, cette cohérence n’a pas été revendiquée. On quitte le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes pour inventer le droit des peuples à se fantasmer eux-mêmes. Revendiquer Alexandre le Grand sans parler grec ? Peut-on être plus schizophrène ?

Donner raison à Skopje dans sa revendication du nom de Macédoine, c’est plus que permettre au département des Pyrénées atlantiques de s’appeler Navarre, c’est plutôt autoriser la communauté Tamoul de la banlieue de Londres à s’appeler Normandie. Puis de la même façon que les manifestants dans les rues de Skopje revendiquent l’extension de leur territoire jusqu’à Thessalonique pour en faire leur capitale, entendre ces mêmes Tamouls de Londres dits Normands réclamer Rouen et voir leur demandes prises en compte et arbitrées par le numéro deux du Département d’Etat.

Les 4V : quelles solutions alors pour les pays européens ?

Les pays européens doivent réaffirmer clairement leur intérêt national, leur identité historique. Ce n’est pas parce que la France et l’Allemagne ont décidé de ne plus contester leur part réciproque d’héritage de l’empire de Charlemagne que nous ne devons plus parler de notre histoire. Au niveau européen, le courage, le réalisme et le refus de l’aventure serait de créer notre doctrine Monroe adaptée à notre territoire : dire clairement que toute intervention d’une puissance non européenne sur le continent est malvenue. Les Européens doivent prendre conscience qu’ils doivent assumer à nouveau eux-mêmes leur défense s’ils ne veulent pas être les perdants du XXIe siècle.


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