Svane Erik - samedi 06 mars 2004
Manhattan, la fumée ne s'était pas encore dissipée que déjà « Les Guignols de l'Info » ne trouvaient rien de mieux que de faire jubiler leur Stallone en disant que la destruction des Twin Towers est un bon prétexte pour en venir - enfin - aux armes. En d'autres mots, les Américains ne seraient, fondamentalement, rien de moins (ni de plus) que des fous de guerre.
Depuis, il y a une volonté affichée chez les marionnettistes « d'enfoncer » les événements du 11 septembre 2001 pour bien montrer qu'ils ne sont pas bernés par la tragédie, car il faut bien que chacun se rende compte que les Yankees n'ont rien d'humain et que leurs malheurs sont dûs à leurs propres erreurs, et donc que la dernière chose à faire, c'est s'apitoyer sur eux. Pour les Guignols, les Américains n'ont aucune humanité en eux, puisqu'ils n'auraient aucun amour pour leur prochain (ils ne seraient même pas capables de pleurer leurs milliers de morts - ils ne seraient que trop contents de s'en servir comme prétexte - et encore moins capables de voir quelles pourraient être les conséquences d'un conflit).
Les marionnettistes de Canal+ sont heureux quand il y a polémique sur leur émission, car ils prétendent que cela prouve qu'ils ont (bien) fait leur boulot de « provocation ». Or, la différence entre leur Stallone et les autres marionnettes est qu'elle est la seule qui ne soit pas la caricature d'une personnalité (il ne s'agit aucunement de l'acteur du même nom, évidemment, malgré la ressemblance), mais celle de tout un peuple. (D'ailleurs, on voit souvent deux ou trois Stallones, voire des salles entières, dans leurs sketches.) Et ce peuple est toujours bête, borné, mesquin, fourbe, raciste, barbare, incapable de raisonner calmement, avide de dollars et de pouvoir, fou de guerre, responsable de la grande majorité des malheurs de ces soixante dernières années, et sans le moindre amour pour son prochain, fût-il étranger ou américain. En un mot, l'Américain, sans valeurs réelles, est tout sauf humain. Il ne serait par conséquent pas trop exagéré de dire que le « Yankee » représente une race, ou un peuple, qui n'est jamais à la hauteur de la situation (pour ne pas dire carrément à côté de la plaque) et qui donc, à tous points de vue, est inférieur : c'est un monstre pour qui les gens raisonnables doivent alternativement afficher du mépris, de la colère, ou de la crainte.
De ce point de vue, le Stallone de Canal+ n'est ni plus ni moins la version moderne de la caricature des Juifs du xixe siècle.
Trouve-t-on cette comparaison exagérée ? (Les Guignols sont loin d'être les seuls ; pensez à certains dessins dans « Le Monde », notamment ceux de Plantu et Serguei). Souvenez-vous des dessins grotesques de l'époque : selon le préjugé qu'ils reflétaient, le malfaisant « Youpin » ricanant diaboliquement, était mesquin, ne partageait pas « nos » valeurs, ne serait intéressé que par le « fric » (au risque même de provoquer la guerre)… En tous points de vue, donc, il était inférieur, inhumain, monstrueux. Où se trouve la différence ? Dites-nous. En fait, comme nous l'avons déjà vu, c'est à peine si les Américains constituent encore un peuple, selon les Guignols, ils ne seraient plus que les membres aseptisés (des clones de Stallone) de la « World Company »...
Certains prétendent que la marionnette de Stallone ne caricaturerait pas le peuple américain, mais bien ses dirigeants politiques, les commandants militaires, les dirigeants des grandes multinationales… et que c’est contre ces leaders, et non le peuple entier, que l'on se défend…
Or, si de tels monstres (le mot n'est pas trop fort) sont au pouvoir depuis un demi-siècle, il s'ensuit logiquement que les sujets qui les ont élus peuvent difficilement être, pour leur vaste majorité, autre chose que… bêtes, avides, racistes, ou tout du moins (criminellement ?) inconscients, et donc qu'ils sont quelque part, eux aussi - directement ou non - des monstres.
Il est d'ailleurs étrange que ce soit toujours - par le plus grand des hasards - les « autres » peuples, races, religions, classes, ou autres types de communautés qui seraient inférieurs et représentatifs de danger, et jamais le sien propre.
Il n'est pas illégitime de se demander quelle espèce de mérite il y a à proclamer que ce sont les « autres » qui sont bornés et qui provoquent les catastrophes et jamais soi-même ni le groupement auquel on appartient ou auquel on s'identifie, qui, lui, évidemment - encore par le plus grand des hasards - est composé de gens raisonnables, pacifiques, et attachés aux vraies valeurs de l'humanité.
En tout cas, Stallone est la caricature qui permet au marionnettiste de Canal+ et au téléspectateur - qu'il s'identifie à un Européen, un Français, ou un gauchiste regorgeant d'humanisme - de se doter, avec facilité, d'un sentiment de supériorité suffisant.
* Blog d’Erik Svane : http://www.eriksvane.com
19 commentaires - Ecrire un commentaire
|