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Tolstoï, Wagner et le problème de l'art moderne


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Bonnal Nicolas - vendredi 27 mai 2011

culture, cinema
Les scandales de Piss Christ et du festival de Cannes, avec ses provocations répétées, m’incitent à me pencher une nouvelle fois sur le problème de l’art moderne. Le problème, c’est que l’art moderne est vieux et ancien. Il faut être à la mode depuis le dix-neuvième siècle, voire avant ; c’est ce que le comte Tolstoï dans son essai Qu’est-ce que l’art ?, qui semble avoir été écrit hier, tant les remarques et les exemples, tant le raisonnement sont actuels et justes.

Tolstoï défend les prophètes juifs, Homère ou Virgile, les contes de fées, les valeurs sûres, et l’art chrétien. Il se méfie du reste, des « génies modernes » de l’univers scolaire en particulier.

Pour l’auteur de Guerre et paix, l’art moderne apparaît avec la Renaissance. En cela, il se situe dans une ligne pessimiste de la décadence de l’occident, proche de Spengler ou Guénon : je relis Gautier aussi, qui voit la menace de l’homogénéisation occidentale se profiler partout, dans son journal de voyage en Espagne. Mais je laisse la parole au maître, pour qui la déchristianisation des classes supérieures est la cause première du désastre :

« Dès le moment où les classes supérieures de la société européenne perdirent leur foi dans le christianisme d’Église, la beauté, c’est-à-dire le plaisir artistique, devint pour eux la mesure du bon et du mauvais art. »

Cet art du plaisir repose paradoxalement sur une célébration du mal-être, comme on l’a bien analysé pour la génération romantique (le fameux « mal de vivre » ou « vague des passions » de Chateaubriand) ; mais aussi sur d’autres sujets morbides et bien cannois :

« Ainsi le manque de foi des classes riches et la vie d’exception qu’elles mènent ont eu pour première conséquence d’appauvrir la matière de l’art de ces classes, qui s’est abaissé jusqu’à ne plus exprimer que les trois sentiments de la vanité, du désir sexuel, et du dégoût de la vie. »

L’art moderne, une exposition, un film, un opéra, coûte une fortune ; il est donc réservé, note Tolstoï à une élite d’initiés – ou d’abonnés ! – et se doit donc d’être ésotérique, comme la poésie de Mallarmé et des symbolistes.

« Une autre considération se présente pour prouver que cet art ne saurait être universel : à savoir qu’il est absolument inintelligible pour le peuple. Cet art devenait en même temps sans cesse plus artificiel, plus embarrassé, et plus obscur. »

Cette remarque est fondamentale : on se souvient des arguties de Pinault pour expliquer à son public d’ilotes pourquoi un des tableaux de sa collection est important pour lui, et vaut donc cent millions d’euros. Faut-il donc encore dissoudre le peuple et son « populisme esthétique » ?

« Car seuls sont admis à participer aux jouissances de l’art les " beaux-esprits ", " l’élite " ou encore les " surhommes ", pour employer l’expression de Nietzsche ; et le reste des hommes, vil troupeau, incapable de goûter ces jouissances, doit se contenter de mettre ces êtres supérieurs à même d’en jouir. »

En plein dix-neuvième siècle, siècle des concerts massifs, de la bureaucratie esthétique et des opéras gâteaux, Tolstoï voit poindre l’armée des douze singes : celle de l’art professionnel, de l’enseignement, de la critique qui va venir créer un nouveau public, un nouveau conditionnement. Le danger est réel ; car pour Tolstoï, c’est l’art qui contribue le plus, dans notre temps, à pervertir les hommes. Le grand critique Jacques Lourcelles l’a bien analysé dans son Dictionnaire du cinéma, publié chez Laffont : il y a le cinéma d’avant 1960, et il y a celui d’après : le cinéma qui doute et qui détruit, sauf celui qui s’adresse au populo, aussitôt blâmé par les élites ; celui de John Ford et celui des festivals. Mais on n’a pas remplacé John Ford, et c’est un problème culturel fondamental. Car comment faire après Homère ?

Tolstoï consacre enfin un chapitre entier aux nuisances wagnériennes : à l’époque, déjà, Nietzsche tempête contre le mage de Bayreuth. Il ne s’agit pas pour lui de nier le « génie » du maître-chanteur de l’art moderne… Et même ainsi on pourrait dire qu’il exagère : mais Wagner n’a-t-il pas inspiré qui l’on sait ? Comme dit Woody Allen, « chaque fois que j’écoute du Wagner, n’ai-je pas envie d’envahir la Pologne » ? A partir de Wagner, l’art musical et même total plonge dans le symbolisme, l’ésotérisme, l’élitisme, le banditisme exotique. Il est une pulsion de mort. Demandez au bon Lars Von Trier ce qu’il en pense ...



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