Thieulloy (de) Guillaume - mercredi 14 juin 2006
Un an après la large victoire du non au référendum sur le Traité constitutionnel européen, l’Europe est en panne. Ce ne fut pas la tempête annoncée par les tenants du oui, ni le grand soir rêvé par beaucoup de tenants du non ; mais, ce qui est sûr, en tout cas, c’est que le fameux « plan B » se fait attendre !
Ce repos forcé du processus d’intégration européenne nous fournit une bonne occasion pour prendre le temps de réfléchir à ce que nous voulons vraiment pour l’Europe et pour notre pays. Question apparemment saugrenue, mais dont la campagne de l’an dernier a largement montré qu’elle était décisive. Nous avons, en effet, assisté à cette occasion à d’impayables dialogues de sourds : – L’Europe veut anéantir le modèle social français. – Oui, mais elle nous a apporté la paix ! Ou encore : – Regardez à quelle vitesse s’est modernisée l’agriculture française grâce à Bruxelles. – Certes, mais Javier Solana est un valet des États-Unis et Bruxelles le 51e état de l’Union… On n’en finirait pas de faire la liste d’arguments, dont certains étaient recevables, mais presque toujours utilisés à contre-emploi.
Revenons donc aux « fondamentaux » : voulons-nous un marché unique de mieux en mieux intégré – avec ce que cela suppose d’harmonisation fiscale, budgétaire, sociale, juridique… – ou voulons-nous créer un État fédéral ? Les deux se justifient, mais il est évident que les conséquences sur le « plan B » seront singulièrement différentes : dans le premier cas, il n’y a aucune difficulté à accueillir à terme la Turquie ; dans le second, c’est presque impossible. Dans le deuxième cas, il faudra songer à fermer les représentations diplomatiques nationales ; dans le premier, ce sont les représentations diplomatiques de la Commission qui sont superflues, voire nuisibles…
Bref, une fois de plus, il faut avoir le courage de faire un choix politique : le point de départ n’est pas technique (comment aboutir à telle situation économique, politique ou sociale ?), mais politique (quel est le modèle européen dont nous rêvons pour 2050 ?)
Or, précisément, l’un des grands risques de l’aventure européenne, c’est que son haut degré de technicité conduit peu à peu à une dépolitisation du débat.
Pour revenir aux débats cruciaux, rien ne vaut la lecture d’un remarquable petit ouvrage du philosophe Pierre Manent : « La raison des nations – Réflexions sur la démocratie en Europe ».
Pierre Manent est l’un des meilleurs connaisseurs de la pensée politique libérale, un disciple de Raymond Aron. Et surtout un remarquable philosophe, au sens où il ne se lasse jamais de questionner les plus élémentaires « évidences » du temps, à la façon de Socrate.
Dans ce petit ouvrage, c’est au tour de l’expérience politique européenne de se retrouver sur la sellette et cela semble singulièrement salubre pour une Europe encalminée depuis un an !
On lira, en particulier, avec grand intérêt les pages concernant l’évolution de la démocratie au cours des dernières décennies. Comment se fait-il, s’interroge l’auteur, que la démocratie ne supporte plus aujourd’hui la différence ? Car tout se passe comme si la démocratie était devenue un modèle de société uniforme, où les nations, les races, les langues…, sont des survivances archaïques qu’il faut s’attacher à extraire progressivement. Or, la démocratie s’est jadis fort bien accommodée de l’existence de la nation ou de la cité. Mieux même, elle n’envisageait pas la possibilité d’une sorte de démocratie universelle et ne croyait qu’à l’application limitée des règles du gouvernement démocratique sur un territoire donné et pour un ensemble d’actions humaines données (la démocratie dans l’entreprise, dans l’école ou dans l’armée n’avait alors pas plus de sens que la démocratie internationale).
On lira également avec intérêt les réflexions sur la religion, et tout particulièrement sur l’islam. Pierre Manent en profite pour « mettre les pieds dans le plat » en s’interrogeant sur le bien-fondé de l’entrée de la Turquie en Europe. Il rappelle à cette occasion que l’islam n’a pas encore trouvé de forme politique adaptée : il récuse la nation et rêve du califat, mais ce dernier n’est pas une forme politique, seulement (et encore !) une forme de rapports entre politique et religion. En prenant conscience de cette indétermination politique de l’islam, on mesure mieux le danger qu’il y aurait à accueillir la Turquie dans l’Union européenne qui, elle-même, peine à choisir son modèle politique, entre marché économique apolitique, union d’États souverains ou État fédéral…
10 commentaires - Ecrire un commentaire
|