Lance Pierre - samedi 03 juillet 2004
Ses cheveux sont d'une blancheur de neige, mais le port de tête est altier, le regard est sévère, le dos est parfaitement droit, la main est un peu tremblante mais la démarche est assurée. L'homme qui monte à la tribune du Congrès des États-Unis pour prendre la parole est le sénateur de Virginie, Robert Byrd, âgé de 85 ans, doyen du Sénat et ami personnel de Ronald Reagan et de George Bush père. Et pourtant il s'apprête à prononcer un discours incisif contre le gouvernement de son pays, quelques jours avant l'agression de l'Irak. En voici l'essentiel, retranscrit exactement d'après les sous-titres de la traduction française du film que j'ai enregistré : « L'idée que les États-Unis ou toute autre nation pourrait en toute légitimité attaquer un pays qui ne constitue pas une menace imminente mais pourrait l'être dans un avenir proche, l'idée que les États-Unis puissent attaquer un gouvernement souverain sous prétexte qu'il leur déplaît constitue un tournant radical dans la notion traditionnelle de légitime défense. Ce gouvernement a dénaturé l'art subtil de la diplomatie. Il l'a remplacé par les menaces, les insultes et la diffamation, qui sont le lamentable reflet du peu d'intelligence et de sensibilité de nos dirigeants. Cela aura de lourdes conséquences pour les années à venir. Traiter des chefs d'État de “pygmées“ ? Parler du Mal à propos d'autres pays ? Dénigrer nos alliés européens et mépriser leurs opinions ? En moins de deux ans, ce gouvernement cynique et arrogant a appliqué une politique désastreuse dont nous récolterons les fruits pendant des années. Allons-nous nous emparer du pétrole irakien ? Devenir une force d'occupation ? Contrôler les prix et les réserves de pétrole de ce pays ? Certains le pensent. Franchement, les déclarations de ce gouvernement sont révoltantes. Il n'y a pas d'autre mot. Et pourtant, cette assemblée reste désespérément silencieuse. Muette ! Il n'y a aucun débat, aucune discussion. Il n'y a rien, rien du tout ! » Le sénateur Byrd a martelé ses mots avec énergie, marquant chaque fin de phrase d'un silence lourd d'indignation. C'est la statue du Commandeur ! On le sent d'ailleurs presque plus révolté par la passivité du Congrès que par les outrances du gouvernement. Et lorsqu'il s'exclame : « cette assemblée reste désespérément silencieuse », il étend les deux bras dans un geste large et pointe deux doigts accusateurs vers les travées où siègent ses pairs, tandis que le président de l'assemblée remue sur son fauteuil, plus que mal à l'aise. Richard Byrd est inquiet car il sait que le grand danger pour une démocratie est peut-être moins dans certains excès du pouvoir exécutif que dans l'incapacité du Parlement à leur résister. Si « Deubleiou » avait la trempe d'un Jules César, le pire serait à craindre pour l'Amérique et pour le monde.
L'opinion américaine a basculé !
Ce discours de Robert Byrd est extrait du film de William Karel « Le monde selon Bush », diffusé dans « Contre-courant » le 18 juin dernier sur FR2. Ce n'est pas un débat contradictoire ; c'est clairement un film « à charge », qui commence sur cette sentence impitoyable de l'écrivain Norman Mailer : « Nous avons le pire Président de l'histoire des États-Unis ». Toutes les personnes qui s'y expriment sont des citoyens américains et beaucoup sont républicains. La plupart des témoins sont plus durs envers l'entourage du Président qu'envers Bush lui-même, qu'ils semblent considérer comme un fantoche manipulé par le lobby pétrolier et la secte des évangélistes. Un autre moment fort du film fut l'interview du diplomate Joseph Wilson. Ayant la confiance des Bush, il fut chargé de mission au Niger pour y trouver confirmation d'un trafic d'uranium entre le Niger et l'Irak. N'ayant trouvé nulle trace d'un tel trafic, Wilson rédigea un rapport négatif qui ne changea rien aux accusations de Bush. Ulcéré qu'on put laisser supposer que son rapport les avait confirmées, il mit les choses au point dans un article du « New York Times ». Par vengeance, l'administration Bush révéla que la femme de Wilson était un agent de la CIA, ce qui la « grilla » et put même mettre en danger la vie de certains de ses correspondants. Les Américains ont tendance à s'unir derrière leur Président, quel qu'il soit. Cela donne une grande cohésion nationale. Mais elle repose sur une confiance qu'il ne faut pas trahir. Aujourd'hui, les Américains comprennent qu'on leur a beaucoup menti. Pour la première fois depuis la chute de Saddam, un sondage d'opinion a révélé que 54 % des Américains pensaient que les États-Unis avaient eu tort d'attaquer l'Irak (cf. TF1 du 25 juin). C'était loin d'être le cas il y a un an. L'opinion publique américaine a basculé.
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