Milliere Guy - mercredi 15 mars 2006
J’allais consacrer mon article, cette semaine, au nouveau livre de Bernard-Henri Lévy, lorsque mon attention a été attirée par le numéro daté du 2 mars 2006 du magazine « Le Point », journal qui, jusque-là, bénéficiait de ma part d’un préjugé favorable. Le titre en couverture était déjà prometteur : « Le rêve américain est-il devenu un cauchemar ? » : dans un pays qui, voici trois mois était plongé dans les émeutes, il fallait oser !….
Le contenu tenait les promesses du titre. Quelques points positifs, ici ou là : il faut bien montrer qu’on garde un peu d’objectivité. Les États-Unis disposent de contre-pouvoirs censés permettre d’équilibrer les « excès » du pouvoir ; il existe outre-Atlantique des « gagnants » qui ont fait rapidement fortune… On peut ensuite déclencher l’artillerie lourde.
Un certain Dominique Audibert nous parle d’une société sous « étroite surveillance », d’une explosion de la pauvreté, du « fanatisme de la droite religieuse », place George W. Bush en parallèle avec le Ku Klux Klan. La parole est cédée ensuite à une quelconque Hélène Vissière qui semble avoir ses entrées dans divers mouvements gauchistes qui sont aux États-Unis ce que le Mrap est à la France et qui n’ont jamais vu la moindre menace terroriste aux États-Unis ou ailleurs. Ceux qui portent atteinte aux « idéaux américains », nous dit-elle, ce ne sont pas ceux qui achètent la panoplie du parfait petit chimiste, mais les abominables policiers qui les traquent. Puisqu’il serait dommage d’abandonner une productrice de mauvaise foi lancée en plein élan, on retrouve la même Hélène Vissière deux pages plus tard où elle nous parle des « super-banlieues » made in USA : vous savez des endroits où on construit des maisons spacieuses, avec jardin, piscine, ascenseurs, et où (quelle horreur) on utilise une voiture pour se déplacer. Des endroits où vivent des gens qui ne comprennent pas la beauté intense d’appartements HLM exigus sans jardin, sans piscine, avec ascenseur en panne, voiture calcinée au pied de l’immeuble, et arrêt de bus à cinq cents mètres…
Suit un entretien avec Noam Chomsky qui est à la pensée américaine ce qu’Alain Krivine est à la pensée française. Vient ensuite une double page qui vous donne les larmes aux yeux puisqu’on y parle de ces gens qui n’ont que 20 000 dollars par an pour faire vivre leur famille : et c’est vrai qu’un Français ne peut que se demander comment, avec l’équivalent de 2 000 euros mensuels dans un pays où tout est 20 à 30 % moins cher qu’en France, on ne peut pas se trouver condamné à vivre comme un mendiant…
Celui qui aura parcouru ce numéro du Point n’aura pas été déçu : il en aura eu pour son argent. Il n’aura simplement rien appris, strictement rien, des États-Unis d’Amérique. Il aura renforcé ses stéréotypes les plus débiles et, se disant que si l’Amérique va si mal, c’est sans doute que la France va bien. Tout n’est pas parfait, loin de là, aux États-Unis, mais c’est un pays qui va bien mieux que la France. Alors que la France va très mal, faire croire que cela va plus mal aux États-Unis équivaut à agir pour empêcher les Français d’ouvrir les yeux, de regarder le monde et de s’emplir d’une volonté de sursaut.
Le devoir de journalistes dignes de ce nom devrait être d’informer et non d’endormir. En ce piteux contexte, je dois le dire, les extraits du livre de BHL qui figurent dans le même numéro du Point me paraissent presque lisibles, tout comme les déclarations de BHL lui-même. Il parle en homme de gauche snob, il méprise Bush, il offre une vision très superficielle de l’Amérique, il montre sa méconnaissance profonde du pays (qui lui a valu une volée de bois vert outre Atlantique), mais je ne puis que lui reconnaître des qualités qui sont absentes dans le reste du numéro du magazine : compréhension de ce que «l’antiaméricanisme fait corps avec ce qu’il y a de pire dans la pensée française » ; compréhension aussi de ce que l’Amérique « n’a pas de visées coloniales ou impérialistes » ; discernement de ce qu’en Amérique « la différence ethnique enrichit la citoyenneté ». Quand bien même BHL dit de nombreuses choses fausses, il a ce fonds d’honnêteté dont il doit être remercié. Si M. Audibert et Mme Vissière avaient eu, eux aussi, ce fonds d’honnêteté, ce numéro du Point n’eut pas été aussi consternant.
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