Lance Pierre - dimanche 17 avril 2005
Quatre millions d’enfants de tous les âges sont allés pleurer à Rome sur la dépouille de Karol Wojtyla, dit Jean-Paul II, dit le Souverain Pontife, dit le Saint-Père. C’est ce dernier nom qui est, me semble-t-il, le plus symbolique. Car toute religion monothéiste est basée sur le principe du Père, depuis l’aube des temps historiques, quand le patriarche gouvernait d’une main de fer le clan familial, en maintenant autant qu’il le pouvait sa progéniture dans l’infantilisme respectueux et soumis. (C’est ce qui suscita dans certaines tribus le « meurtre du père », mis en lumière par Sigmund Freud et prototype de toute révolution, ce qui valut à Freud la haine de tous les enfants-croyants confits en soumission). Ce monothéisme patriarcal était déjà en gestation chez les païens (sauf chez les Gaulois !) avec les pères-tyrans Zeus, Jupiter, Indra, Wotan... Les siècles passent mais les hommes changent peu, sauf une petite minorité de rebelles créateurs et patrices véritables, qui s’entêtent à engendrer des civilisations que leurs dissemblables ne méritent guère. L’athée spiritualiste que je suis (et je consacrerai un prochain article à définir cette qualification qui intrigue certains de nos lecteurs) peut s’appliquer à porter un jugement objectif sur la ferveur qui a entouré les funérailles de Jean-Paul II, en l’analysant sur les différents plans où elle s’est développée : atavique, politique, médiatique. Voyons tout d’abord le plan atavique, ou traditionnel. Comme chacun sait, « pape » signifie « papa », de même que « pope » chez les Orthodoxes. Pareillement « abbé » dérive de l’araméen « abba », qui signifie « père » et se prononçait sans doute « appa ». Dans toutes les cultures, mais particulièrement dans la chrétienne, le chef religieux se présente comme le père spirituel des croyants, ce qui est une sorte d’usurpation, sauf si les fidèles sont eux-mêmes en « manque de père ». Je rappelle que le « manque de père » n’existe pas que chez les orphelins. Un grand nombre de personnes, surtout à notre époque, grandissent avec ce manque, soit parce que le père est trop souvent absent du foyer, pour raisons professionnelles ou pour cause de divorce, soit qu’il se désintéresse de ses enfants, soit encore parce que, bien que physiquement présent, il est falot, sans personnalité ou trop dépendant de la mère. L’enfant est alors porté à se chercher un père de substitution, qu’il peut trouver dans un chef militaire et/ou politique (Pétain, De Gaulle...), ou dans un patron, voire dans un gourou quelconque. S’il a reçu une éducation religieuse, il le cherchera souvent dans le prêtre, qui d’ailleurs aime se faire appeler « mon père », bien qu’il soit père moins que quiconque.
Notre Père qui êtes à Rome
Sur le plan politique, il est évident que l’image paternelle du pape a été considérablement renforcée dans le cas de Karol Wojtyla, homme d’une forte personnalité, d’une pugnacité, d’une intelligence et d’une volonté peu communes, élu pour être un « pape de combat » contre le communisme, ce qu’il fut pleinement. Certains disent même victorieusement, ce qui est nettement exagéré, sauf dans le cas précis de la Pologne sous Jaruselski. Mais l’action de Wojtyla, même soutenue par celle de Reagan, n’aurait jamais suffi à terrasser le monstre bolchevique si celui-ci n’avait été miné par l’irresponsabilité collectiviste et bureaucratique qui trouva son point d’orgue dans la catastrophe de Tchernobyl, et que l’immense Mikhaïl Gorbatchev conduisit au tombeau en tentant de réformer un État irréformable. Sur le plan médiatique enfin, la grande habileté de Wojtyla fut d’utiliser systématiquement l’omniprésence des caméras de télévision, en multipliant les voyages sur toute la planète, ainsi que les manifestations de jeunesse et les canonisations au pas de charge dans tous les pays du monde où se trouvaient des minorités catholiques. Ayant compris que le christianisme était moribond en Europe, il l’enracina de son mieux hors d’Europe, où d’ailleurs il était né. Les journalistes ont salué avec emphase la fin du « plus grand pape de tous les temps », en oubliant qu’à la mort de son prédécesseur Paul VI, en 1978, la télévision n’avait pas le dixième de l’impact mondial qu’elle a aujourd’hui. En tout cas, on ne saurait nier que Karol Wojtyla fut un grand homme politique. Quant à ceux qui croient que la religion n’est pas de la politique avant toute chose, je ne puis, à regret, que les abandonner à leur affligeante naïveté.
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