Milliere Guy - samedi 19 juin 2004
J’ai vécu les cérémonies du soixantième anniversaire du débarquement avec un profond malaise. Dans les jours précédents, le grand débat au sein de la gauche bien pensante était : faut-il recevoir Bush ? En somme : Bush est-il le descendant légitime de ceux qui ont débarqué en Normandie en 1944 ou n’est-il qu’un usurpateur, voire la réincarnation du nazisme ? François Hollande, dirigeant du parti qui a donné Marcel Déat à la France, y est allé de sa leçon. Des manifestants ont défilé en proclamant qu’il n’y avait que deux terroristes sur la terre : le Président américain, et Ariel Sharon, bien sûr ! Ben Laden, ceux qui ont décapité Nick Berg au couteau et ceux qui assassinent des femmes et des enfants en Irak, ceux qui égorgent des Occidentaux en Arabie, sont sans aucun doute de vaillants résistants. Vu la perverse confusion des valeurs qui hante la tête malade de ces attardés de la contre-culture de 1968, je ne peux m’empêcher de me demander de quel côté ils auraient été en 1944… Le 6 juin, ce fut pire. La cérémonie franco-américaine fut vite expédiée. Chirac pratiqua les remerciements de rigueur. Ce fut la seule fois de la journée où il remercia l’Amérique et les Américains, le moment fut sans doute pénible pour lui. Bush déclara, lui, que si c’était à refaire, il le referait, pour des « amis » de l’Amérique : je ne suis pas certain que dans sa tête la France soit encore une amie. Pas la France incarnée par Chirac en tout cas. Pendant le reste de la journée, on a pu assister à une reconstruction fantasmatique de l’histoire : les « Alliés » ont débarqué (Chirac a cité une longue liste où figuraient les Luxembourgeois, les Néo-Zélandais et les Norvégiens, mais curieusement ni les Américains ni les soldats du Royaume Uni), mais la résistance française joua un rôle décisif, et c’est bien connu, les Français ont presque tous été résistants, Pétain était un marginal et les policiers français conduisant les juifs vers Drancy de glorieux patriotes. Puis De Gaulle vint. Pour qu’il pose le pied sur le sol français, des milliers de jeunes gens parlant anglais ont dû mourir, mais, comme disait Peyrefitte, c’était De Gaulle ! Et De Gaulle évita que la France soit occupée par l’Amérique et ne soit pas dans le camp des vainqueurs où elle avait, bien entendu, toute sa place (177 Français ont participé au débarquement).
Missionnaires de la démocratie
Il ne restait, pour que la fête soit complète, qu’à associer l’Allemagne et à permettre à Gehrard Schröder de venir dire que le débarquement marquait le commencement de la libération de l’Allemagne, qui a souffert elle aussi du nazisme et l’a subi, c’est bien sûr (Hitler n’a sans doute, dans la nouvelle histoire, jamais été élu par les Allemands, ceux-ci n’ont connu aucun engouement pour les nazis, et les camps de la mort n’ont jamais existé). L’interview de quelques anciens combattants de la Wehrmacht venait contredire le propos idyllique et rappeler que les Allemands se sont battus avec acharnement jusqu’au dernier jour… « Les Allemands aussi ont beaucoup souffert », a dit un commentateur. Seul George Bush a parlé des juifs et a dit que le 6 juin était le commencement de la fin de la Shoah. Que Chirac n’en ait pas touché un mot, qu’il ait choisi ce 6 juin plutôt un Allemand qu’un Anglais, un Américain ou un rescapé juif me semble tristement significatif. Qu’il ait tenu à accoler à la reconstruction de l’histoire française la reconstruction de l’histoire allemande me semble accablant. Décidément, je pourrai recommencer à aimer la France quand elle reconnaîtra les taches qui souillent son passé : la collaboration, l’antisémitisme. Je pourrai recommencer à aimer la France quand, au nom des taches du passé, elle fera preuve de décence et de retenue vis-à-vis d’Israël et d’une gratitude indélébile pour l’Amérique. Je ne peux aimer une France qui, oublieuse du passé, permet insidieusement la remontée de l’antisémitisme et bien plus clairement l’expression de l’anti-américanisme. Je ne peux aimer la France qui choisit le 6 juin pour parler des souffrances des soldats allemands et souligner sa fraternité avec l’Allemagne après avoir donné congé aux Américains. Fidèle à lui-même, dans les jours qui ont suivi, Chirac s’est rendu aux États-Unis pour achever de faire la leçon à George Bush. Les Irakiens doivent retrouver au plus vite leur souveraineté pleine et entière sur leur territoire, a-t-il dit. Songeait-il à une souveraineté saddamisée, comme dans le bon vieux temps où on pouvait gazer les Kurdes en paix avec des avions français ? Le Proche-Orient n’a pas besoin de missionnaires de la démocratie, a-t-il ajouté. Sur Radio-Paris, pendant la guerre, Philippe Henriot, a tenu des propos du même ordre. La France à l’époque n’avait pas besoin non plus de missionnaires de la démocratie…
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