Courrier - vendredi 08 avril 2011
Chargée par le Président de La République de rendre un second rapport en vue de dégager des perspectives pour « l’après la crise », la commission pour la libéralisation de la croissance menée par Jacques Attali a rendu son texte le 15 octobre dernier. Celui-ci présente un grand intérêt car, en se félicitant de la qualité du travail effectué et, en soulignant les convergences qui existent entre ce document et la politique qu’il entend mettre en œuvre, Nicolas Sarkozy dévoile ainsi ce que la commission appelle « son ambition pour les dix prochaines années ».
Certes, elles ne sont plus que 25, mais les dernières propositions formulées par la commission pour la libération de la croissance française valent bien leurs 316 grandes sœurs. Au milieu d’une fabuleuse accumulation de lieux communs plus ou moins convenus, de déclarations d’intention sans portée aucune et de masturbations intellectualo-foldingues, se trouvent quelques propositions beaucoup plus réalistes, bien plus contraignantes quant à l’avenir. C’est là, tapi derrière ce bosquet, qu’il convient de dévoiler le vrai visage de la « commission Attali ».
La commission Attali telle qu’en elle-même :
A première vue, tout le monde ou presque devrait pourtant être d’accord avec les annonces affichées par ce rapport : qui s’opposerait en effet à la « modernisation » de la protection sociale ? Au « redressement » des finances publiques ? A la promotion d’une « fiscalité de croissance » ou au développement d’une retraite « libre et universelle » ? Mais force est de constater que derrière des termes enjôleurs destinés à brouiller la réalité des intentions, se cache un choix de société mûrement réfléchi.
Si l’on devait résumer l’ensemble des mesures contenues dans les deux textes présentées, on trouverait évoqués pêle-mêle:
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le déremboursement de certains soins pour les malades atteints du cancer ou de toute autre pathologie lourde ;
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la réduction du montant des retraites pour les travailleurs précaires ;
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le gel des salaires dans la fonction publique ;
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la fin des allocations familiales pour des millions de familles ;
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l’ouverture des frontières afin d’encourager une nouvelle vague d’immigration ;
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l’assouplissement des conditions de licenciement ;
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une augmentation massive de la TVA ;
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l’alignement des règles boursières françaises sur celles de la City londonienne ;
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une plus grande intégration dans le système communautaire avec un ministre européen des Finances ;
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la remise en cause des collectivités territoriales historiques et ancrées dans notre paysage politique au profit de créations nouvelles et bien souvent artificielles;
ainsi que, de façon plus générale, une négation de l’Etat comme moyen d’action de la puissance publique, jusque dans ses missions les plus régaliennes.
Parvenir, sur des propositions aussi choquantes et sujettes à caution, au consensus dont se félicite monsieur Attali semble pour le moins étonnant et laisserait supposer que tout ce que compte notre pays de penseurs et d’intellectuels arriverait, malgré la diversité des opinions et des analyses de chacun, à une même conclusion…
Un cénacle où l’on professe un dogme unique
Evidemment, il n’en est rien. Car la commission Attali n’est pas ce qu’elle prétend être, ce n’est pas un regroupement de compétences reconnues et d’hommes de valeur au service de l’intérêt de la Nation. Au contraire, elle est le lieu où se rencontre le gotha des mondains et des caciques venus servir les puissants de ce monde, un cénacle où l’on professe le dogme unique voulu par les féodaux de l’argent roi, du monde des partis, du syndicalisme complaisant et de la presse complice… tous les groupes de pression qui dirigent en réalité la France sont ici représentés.
Afin de mieux percevoir la chose, une rapide présentation de quelques-uns des membres de l’auguste assemblée qui entoure le très libéral et très mondialiste Jacques Attali ne parait pas inutile :
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Eric Le Boucher, tout d’abord, est un journaliste économique qui, tel Caton l’ancien avec son fameux « Cartago delenda est », ressasse à longueur d’article sa solution miracle pour sauver l’économie française : encore plus d’immigration !
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Anne Lauvergeon, ancienne proche de François Mitterrand et directrice d’Areva, semble toute acquise à l’idée de discrimination positive puisqu’elle confiait récemment : « À compétences égales, eh bien, désolée, on choisira la femme ou on choisira la personne venant de... autre chose que le mâle blanc, pour être claire. »
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Claude Bébéar, capitaine d’entreprise mis en examen pour blanchiment d’argent et président de l’ultra-libéral Institut Montaigne, déclare que « Délocaliser est un devoir pour les entreprises ». A ses yeux, les délocalisations induisent « des conséquences immensément positives [...] pour l'avenir de la planète », à tel point qu’il n’hésite pas à dénoncer l’« égoïsme fondamental » des opposants aux délocalisations.
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Philippe Aghion, professeur d’Economie, est incontestablement un nom en cette matière. Cet ancien conseillé économique de Ségolène Royal et membre de tous les petits cénacles de la République est l’auteur du rapport très controversé sur l’avenir des universités, un rapport qui, au risque de surprendre, dresse en modèle le système universitaire… anglo-saxon !
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Michel de Virville a lui aussi un profil particulièrement intéressant : ancien conseiller de Laurent Fabius, puis du ministre d’ouverture Jean-Pierre Soisson, il est l’auteur d’un rapport très contesté intitulé : Pour un droit du travail plus efficace. Plus étonnant encore, c’est lui qui, responsable au Medef, fut contraint de démissionner de la présidence de l’Unedic parce qu’il avait permis le versement d’un parachute doré d’un million et demi d’euros à son ami Denis Gautier-Sauvaniac, l’homme accusé de s’être servi de l’argent du Medef afin de graisser la patte des syndicalistes français…
Du neuf avec du vieux
Du côté des nombreuses personnalités étrangères siégeant dans cette commission, citons Ana Palacio, ancienne vice présidente de la banque mondiale puis ministre des Affaires étrangères espagnoles. Elle restera dans l’histoire espagnole comme la madame Pinocchio de la diplomatie ibérique : c’est elle qui fut notamment chargé de défendre la thèse américaine de la présence d’armes de destruction massive en Irak et la nécessité d’une guerre contre Bagdad. C’est elle aussi qui ordonna aux ambassades espagnoles de diffuser des informations qu’elle savait fausses quant à l’implication d’ETA dans les attentats de Madrid…
L’italien Mario Monti n’est pas inconnu du public français : durant ses fonctions de commissaire européen chargé du marché intérieur puis de la concurrence, il fut l’un des adversaires les plus acharnés des entreprises françaises Bull, France Telecom, mais surtout Alstom et Edf. C’est à lui par exemple que l’on doit l’ouverture du marché de l’électricité à la concurrence. Archétype de l’européiste totalitaire, l’homme n’a de cesse d’appeler à plus de libéralisation, plus d’intégration européenne, de nouveaux abandons de souveraineté… Et surtout moins de pouvoir au Peuple, comme en témoigne son interprétation, prophétique mais bien peu démocratique, du Non français à la Constitution européenne : « Je ne crois pas que la Constitution européenne soit morte. Il faut attendre encore un peu, jusqu’à 2007. Les choses seront plus faciles une fois que vous aurez procédé à... comment dites-vous... à vos rites électoraux... ».
Autre personnalité éminente et proche de M. Monti, Evelyne Gebhardt, un député allemand au Parlement européen qui œuvra beaucoup afin d’imposer l’adoption de la directive service, plus connue sous le terme de « directive Bolkenstein ».
Peter Brabeck-Letmathe, ancien PDG de Nestlé, n’y va pas par quatre chemins pour livrer sa vision, plutôt mercantile, de l’eau: « Les ONG souhaitent que l’accès à l’eau soit nationalisé, c’est-à-dire que tout le monde puisse avoir accès à l’eau. Mon point de vue n’est pas celui-ci, il faut que l’eau soit considérée comme une denrée, et comme toute denrée alimentaire, qu’elle ait une valeur, un coût ».
On prend les mêmes et on recommence : la Commission Attali ou comment faire croire à du neuf avec du vieux ! Comment, dès lors, s’étonner que les erreurs d’hier soient aujourd’hui présentées comme les solutions de demain : perte de la souveraineté nationale, affaiblissement de l’autorité de l’Etat, immigration, ultra-libéralisation, déréglementation, Union Européenne, mondialisation, atlantisme…
Le dogme est donc intouchable, infranchissable. Ceux qui nous ont entraînés par idéologie pure et chimère inconsidérée dans l’escalade que nous avons connue, ceux qui n’ont pas réussi à prévoir la crise mais qui l’ont permise, ceux qui, aujourd’hui, ne voient pas les limites et la folie destructrice du monde dans lequel ils nous mènent, auront-ils toujours le dernier mot ?
Gaël Nofri
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