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Une casserole transatlantique |
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Lance Pierre - dimanche 06 mars 2005
Après sa condamnation à quatorze mois de prison avec sursis et à un an d¹inéligibilité, Alain Juppé a pris le large et s'est parachuté au Québec, voulant y redorer son blason dans un poste d¹universitaire. Après avoir été éconduit par deux universités américaines, notre ancien Premier ministre délinquant s¹est rabattu sur la « belle province ». Mais si le malheureux paquebot « France » ne traverse plus l¹Atlantique, les casseroles politiques, elles, le franchissent allégrement, et une vaste polémique autour du cas Juppé a enflammé la presse de Montréal. Je dois à Georges Robert, mon correspondant au Québec, une floraison de coupures de journaux qui sont autant de cactus dans les chaussettes de l¹ancien maire de Bordeaux. Première humiliation, l¹Université du Québec refusa tout net d¹offrir une chaire à Alain Juppé. Toute honte bue et toute fierté rabattue, notre énarque de haut vol proposa alors ses cours à l¹ENAP (École Nationale d¹Administration Publique), qui n¹est ni plus ni moins que l¹ENA du Québec. Après discorde entre les professeurs qui devaient voter pour ou contre, sa candidature fut acceptée. Mais le débat n¹était pas clos pour autant, sans compter que le casier judiciaire d¹Alain Juppé pourrait tout bonnement lui interdire l¹entrée au Canada, ce qui réduirait à néant l¹acceptation de l¹École.
Une indignation légitime Le 12 février, le grand journal québécois « Le Devoir » publiait sous le titre : « Embauche d¹Alain Juppé : l¹ENAP a-t-elle perdu la tête ? » un article furibond de Gérard Bouchard, professeur au département des sciences humaines de l¹Université du Québec, écrivain reconnu et frère de Lucien Bouchard, ancien Premier ministre. Il écrivait notamment : « On croit à un mauvais rêve ou à un canular, peut-être à une mauvaise blague de carnaval : l¹ENAP, c¹est le cénacle qui, au Québec, réunit la crème des professeurs d¹administration publique. Qu¹est-ce donc que l¹administration publique ? C¹est l¹art de gouverner correctement, de gérer d¹une façon éclairée et rigoureuse les intérêts des citoyens, de veiller avec intégrité et avec honnêteté au bien (et aux biens) de la population. Or c¹est précisément pour avoir déshonoré cette règle qu¹Alain Juppé a été condamné. En somme, son pays ne lui ayant pas reconnu la moralité nécessaire à l¹exercice d¹une fonction reliée à la vie publique, le voici donc chez nous, rien de moins que professeur de la chose publique. Je le dis comme je le pense : il s¹agit là d¹un scandale qui va ternir pour longtemps cette école, son personnel et ses étudiants. Comme professeur, comme citoyen et comme Québécois, j¹en suis profondément indigné. » Il a la dent dure, le Pr Bouchard, mais on peut comprendre que des personnalités québécoises soient ulcérées qu¹on prenne leur pays pour un dépotoir de politiciens français en disgrâce. Et le 18 février, le relais était pris par Guy Rocher, professeur de sociologie et de recherche en droit public à l¹Université de Montréal, qui, toujours dans « Le Devoir » et s¹adressant à Juppé, titrait sans ambages : « Faites-nous l¹honneur de ne pas être là » et il poursuivait ainsi : « Une institution d¹enseignement n¹est pas le lieu où purger une peine d¹emprisonnement. Le déshonneur personnel de cet invité français éclaboussera l¹institution universitaire québécoise qui l¹accueillera. » En outre, une contestation radicale de l¹accueil de Juppé était publiée sous le titre « Quand l¹éthique fout le camp ! » et se terminait par cette phrase : « Une seule avenue honorable s¹offre à l¹institution, il nous semble : renverser sa décision en ce qui concerne Alain Juppé. » Elle était signée de 33 professeurs des Universités Laval, Carleton, Concordia, du Québec et d¹Ottawa. Ainsi donc, une fois de plus, Alain Juppé aura su élever la maladresse au rang des beaux-arts. Comprendra-t-il qu¹il doit renoncer à un projet qui ternit l¹image de la France au Québec ? Et j¹espère qu¹il n¹a pas l¹intention, lorsque son année sabbatique forcée sera terminée, de faire un retour en force dans la vie politique française, où il ne pourrait faire que le plus grand tort à la droite, déjà fort malmenée par Gaymard-les-six-cents-mètres. Au fait, j¹apprends à l¹instant qu¹Hervé Gaymard a enfin démissionné, après quelques jours d¹atermoiements inutiles. Pourvu qu¹il n¹ait pas lui aussi l¹idée d¹aller se faire professeur au Québec !
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