Milliere Guy - dimanche 13 février 2005
En général, les Français aiment se pencher sur leur passé, mais de façon sélective. Ils veulent se souvenir de 1789 et de la déclaration des droits de l’homme, mais passent sous silence les massacres de septembre, la Terreur robespierriste et les massacres abominables commis en Vendée. Ils aiment Napoléon Ier se couronnant empereur, mais disent peu de choses sur les guerres par lesquelles ce même Napoléon va mettre l’Europe à feu et à sang. Ils aiment évoquer le général De Gaulle, mais laissent de côté les aspects parfois troubles du personnage et, surtout, ils utilisent De Gaulle pour oublier Pétain, la collaboration et la déportation des juifs par des Français. C’est sur un aspect essentiel et oublié de la collaboration que Raphaël Delpard revient, avec ce livre implacable et poignant : « Les convois de la honte ». Il y eut une résistance chez les cheminots français. Elle ne peut faire oublier qu’il y eut aussi, en grand nombre, des cheminots qui se sont fait les agents de la shoah en conduisant des trains vers Auschwitz, en organisant leur circulation, en les maintenant en état de marche, et même en facturant cette « prestation de services » à l’État français vichyssois. Cette culpabilité des cheminots français s’explique de manière sinistre par le fait que l’entreprise SNCF s’est trouvée placée sous contrôle allemand, s’est vue demander de participer à l’effort de guerre allemand et l’a fait, comme tant d’autres entreprises françaises de l’époque : la différence étant que les autres entreprises ne pouvaient pas envoyer des dizaines de milliers de gens vers les chambres à gaz et les fours crématoires. Cette culpabilité s’explique aussi parce que de 1940 à 1945, la société française a assisté sans vraiment broncher (hors quelques justes) à « l’élimination d’une population, organisée par des bureaucrates soutenus par des réseaux administratifs sophistiqués ». Les lois promulguées le 3 juin 1940 sur le statut des juifs ont, souligne Delpard, été mises en œuvre « sans aucune pression venue de Berlin ». À l’heure des rafles, la police française montrera un « zèle excessif à exécuter les basses besognes de l’occupant, zèle dont elle ne va jamais se départir pendant la guerre ». La grande rafle des 16 et 17 juillet 1942 verra près de neuf cents équipes déployées sur le terrain : « Ces jours-là, pas un seul policier n’a été autorisé à prendre un congé. Les cours de l’école de police sont suspendus et les élèves participent à l’opération au titre de travaux pratiques ». L’opération s’est déroulée de façon très visible et « dans une totale indifférence des Parisiens ». Seule la « participation concrète de la compagnie ferroviaire » française et de ses employés permettra l’envoi des juifs « vers les camps d’extermination ». Si, dès son arrivée au pouvoir en 1945, De Gaulle a déclaré Vichy « nul et non avenu », « au nom de la continuité de l’État », « les factures présentées après la Libération ont été payées ». Pour sa participation concrète et active à la shoah, la SNCF s’est vue traînée en justice, une instruction est en cours aux États-Unis après que la justice française ait décrété que « les faits n’étaient pas suffisants ». Alors qu’en Allemagne, les dirigeants de la Reichsbahn ont été jugés et condamnés. Il est vrai que l’Allemagne a été réorganisée après la guerre, qu’on n’y a pas parlé de continuité de l’État, et qu’on n’y a pas considéré le Troisième Reich comme « nul et non avenu ». L’action en justice, faut-il le préciser, n’est pas menée pour que des indemnités soient versées, mais pour que la SNCF reconnaisse ses fautes et ses crimes. À ce jour, la dénégation continue. Peut-être est-ce logique, effroyable logique en une époque où la haine des juifs renaît en France. La société française ne gère pas son passé et crée ainsi les conditions pour que les crimes passés puissent se reproduire. Il explique aussi que le nazisme et l’antisémitisme nazi ont pu monter dans le silence et l’indifférence du reste du monde, à de rares exceptions près. Le néo-nazisme islamique contemporain monte dans le silence de nombreux peuples, dont le peuple Français…
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