Milliere Guy - mercredi 19 avril 2006
Deux moments de télévision vécus la semaine dernière. Le premier concerne un participant à l’émission d’Yves Calvi, « C dans l’air » : on commente les résultats des élections italiennes. On parle du (bien sûr) abominable Berlusconi et on vante les supposées vertus du programme de ses adversaires. Un commentateur italien, qui semble plutôt de gauche, s’insurge contre les outrances proférées autour de lui : « Berlusconi n’a rien à voir avec le fascisme, sa coalition représente le centre droit, quant à la coalition de Prodi, dans le contexte français, elle paraîtrait beaucoup plus libérale que le programme de l’UMP ». Comme de bien entendu, ces propos ne sont relevés par personne. L’émission s’appelle « Berlusconi jusqu’à la lie », et c’est de cela qu’il faut traiter. Berlusconi l’entrepreneur, Berlusconi l’abominable, Berlusconi l’idiot qui a l’audace de se dire anticommuniste, pro-américain et fier de la culture occidentale. Nul ne dira que la diabolisation de Berlusconi en France n’a pas son équivalent ailleurs dans le monde développé, et que le problème n’est pas tant Berlusconi que la façon dont on en parle en France.
Le second moment vient de l’excellente émission de Daniel Leconte « De quoi j’me mêle » sur Arte. Le thème, mardi dernier, était le chômage en Europe. Un premier reportage exposait la situation en Lorraine et ses résultats (stérilité bureaucratique, misère durable) tandis qu’au Luxembourg, quelques kilomètres plus loin, une situation socio-économique de départ exactement semblable débouchait sur d’autres résultats (moins de bureaucratie, et le plein-emploi). Un second reportage exposait essentiellement les bienfaits des réformes initiées par Maggie Thatcher au Royaume-Uni : en 1984-1985, les syndicats ont été brisés, les entreprises déficitaires et subventionnées ont fermé. Après un temps de forte hausse transitoire du chômage, la thérapie libérale de choc a fonctionné, et les anciens bassins miniers ont retrouvé le plein-emploi grâce aux services, aux hautes technologies et à la flexibilité.
La démonstration aurait pu être suffisante, mais, si je puis dire, le meilleur venait à la fin. Deux hommes politiques furent invités à dialoguer sur le plateau : tous deux socialistes. L’un était allemand, l’autre anglais : l’un et l’autre ont fait les louanges des acquis laissés par Margaret Thatcher. L’un et l’autre ont parlé du marché et de l’esprit d’entreprise en termes élogieux. L’un et l’autre ont fait la moue en parlant de la France et ont préféré ne pas commenter les propos de leurs collègues socialistes. Je n’aurais pu trouver meilleure illustration de la maladie française. Autre part, que ce soit au Luxembourg, au Royaume-Uni, ou dans d’autres contrées de la planète, on avance, on regarde la réalité en face, on entre de plein pied dans le vingt et unième siècle. La France risque d’être bientôt le seul pays qui recule, le seul qui dispose de pseudo-élites qui font tout pour qu’on y soit hermétique à la réalité, le seul qui tourne le dos de manière schizophrénique au vingt et unième siècle.
L’instauration du CPE était un pas minuscule et maladroit, mais c’était un pas dans la bonne direction. Avoir cédé devant l’émeute de jeunes gens manipulés et de syndicats sans la moindre représentativité a ajouté un précédent catastrophique à la liste des nombreux autres précédents catastrophiques. Villepin (pour qui je n’ai guère d’estime par ailleurs) semblait vouloir tenir. Sarkozy a précipité la chute en torpillant Villepin et en s’acoquinant avec les syndicats. Même le plus grand contorsionniste du monde aurait du mal à présenter un projet de rupture après avoir aussi spectaculairement abandonné l’idée même de rupture.
Non seulement, il s’est pétrifié lui-même, mais il a contribué à montrer qu’en France, c’est la rue qui gouverne et que les institutions ne sont plus qu’une façade en carton-pâte. Il a contribué à laisser dire que la droite pouvait avoir de noirs desseins, mais les compenser en se montrant « sociale » et en dialoguant avec ce qu’il est convenu d’appeler les « forces vives de la nation » (la si dynamique CGT par exemple)… Les socialistes n’ont pas d’idées, mais à l’UMP on n’a pas de courage et on n’a guère d’idées non plus. Ségolène Royal a ses chances : l’élection présidentielle à ce rythme risque de devenir un concours de beauté.
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