Courrier - lundi 03 novembre 2003
Patrick Hubert, Brest (29) Aujourd’hui, quand j’ai un souci de santé, je me fais soigner et je me fais rembourser par la Sécu. Je ne paye rien, ou pas grand-chose, et je suis soigné au mieux. La collectivité prend en charge les besoins de tous et tous contribuent au bon fonctionnement de la collectivité, selon leurs moyens (enfin, presque). Sur le plan éthique, quoi de mieux ? Surtout pour un besoin dont la non satisfaction serait dramatique.
Il n’y a pas de raison de s’arrêter là. L’accès à la nourriture est un besoin encore plus fondamental. Il serait donc logique qu’un droit d’accès à la nourriture soit assuré à tous. Pour cela, il faudrait que la collectivité garantisse ce droit par une prestation d’alimentation minimum, qui serait couverte par un remboursement des factures (pardon, des feuilles) d’alimentation. Voire un Tiers Payant Alimentaire. Ces feuilles seraient remplies par votre boulanger, votre charcutier, votre hypermarché, votre restaurant. Ce remboursement serait assuré par la Sécurité sociale, branche alimentaire. Ce besoin serait financé par une CCSGA (Complément de Cotisation Sociale Généralisée Alimentaire).
Comme la note finirait par être trop élevée pour la collectivité, il serait nécessaire de contingenter l’alimentation. Dans le panier alimentaire, il y aurait des aliments à « dérembourser ». Exit le cuissot de chevreuil sauce grand veneur, auquel tout le monde avait droit. On ne gardera que le maïs, les pommes de terre, le poisson panné et le steak haché : c’est plus nourrissant et plus économique.
Comme les agriculteurs et commerçants privés chercheraient à fourguer à n’importe qui un maximum de nourriture, ce serait un devoir collectif de les sanctionner quand ils produisent trop ou vendent trop cher. On pourrait par exemple imaginer des pénalités sur quotas de production alimentaires pour ceux qui se mettent à travailler et produire « trop ».
Comme la sécurité sociale alimentaire deviendrait au dire de certaines mauvaises langues un grand machin ingouvernable, certains responsables de la collectivité d’en haut seraient amenés à suggérer qu’on mette le grand machin en concurrence avec des mutuelles alimentaires.
Quelques grèves seraient menées par les travailleurs agriculteurs de l’assistance publique alimentaire (poste à vie). Ces grèves auraient tôt fait de ramener les choses à un état plus normal. Car quoi de pire comme menace pour une collectivité que la perspective de mourir de faim ? Dans son grand courage et son bon sens, la collectivité céderait aux pressions. Ainsi, les agriculteurs et commerçants (devenus distributeurs) deviendraient des salariés à part entière des mutuelles alimentaires, avec des droits acquis, et le système marcherait alors pour le mieux, puisqu’il ne serait plus mû que par des salariés, dont le mobile n’est pas l’argent, ni la vente de services ou de biens.
Ainsi, on sera assuré que, dans la collectivité, tout le monde mangera bien. Juste un tout petit détail : il y aura un trou de plus dans les budgets de la collectivité. Et comme les ressources ne seront pas infinies, et qu’il faudra bien contingenter malgré tout (même si on n’ose pas le dire : c’est indécent et antisocial !), des priorités s’établiront d’elles-mêmes. Auront en priorité accès aux aliments les agriculteurs, leurs familles, leurs amis (normal, ce sont les plus proches de « l’assiette au beurre »…). Ensuite, les distributeurs (mêmes motifs). Et, bien sûr, par ordre, d’influence au niveau de la collectivité, ceux situés assez haut dans la Nomenklatura de la collectivité pour imposer leur vision très personnelle des priorités - mais la faim justifie les moyens !
Les autres auront des tickets de rationnement, ce qui sera une garantie d’équité (entre ces derniers du moins). Par ailleurs, je serai toujours assuré d’avoir un fournisseur, puisque ma mutuelle ou la Sécu m’en désignera un, choisi par elle (pas cher, et obéissant). Et s’il ne me plaît pas, parce que je trouve ce qu’il me donne immangeable, je pourrai toujours changer de mutuelle. Ça mettra un certain temps, il y aura des pénalités, une autre mutuelle ne voudra peut-être pas de moi parce que je suis trop difficile ou trop gros mangeur. Ma nouvelle mutuelle me désignera alors mon nouveau fournisseur (pas cher, et obéissant). Et si je voulais vraiment manger dans ce monde idéal ? Heureusement, il y aura le marché noir…
Après avoir, avec succès, effectué cette conversion collective du domaine alimentaire sur le modèle du domaine de la santé, il serait logique de l’étendre aux autres besoins fondamentaux de notre collectivité : pour le droit à l’électricité (droit essentiel), au transport, à la communication téléphonique…
Le trou de la Sécu est un trou dans le psychisme collectif : il est normal que l’on ne laisse pas mourir dans le caniveau notre prochain, surtout si l’on est soi-même dans l’abondance. Mais est-il normal que, pour m’acheter un tube d’aspirine, j’attende d’aller consulter un médecin, qui me le prescrive, et que la Sécu me rembourse le tout ? Je le fais quand même car, après tout, il n’y a pas de raison que je paye des montagnes de CSG pour les tubes d’aspirine des autres et que, en prime, je paye le tube !
Combien dans notre collectivité n’ont pas le sentiment d’être pris dans ce piège imbécile ? Et combien se sont posé la question des vrais termes de ce marché de dupes ?
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