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Virgile, le Japon et l’information : anatomie d’un monstre mythologique.


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Bonnal Nicolas - vendredi 08 avril 2011

libye, nucleaire
Nous avons eu depuis un mois toutes sortes de catastrophes : et nous avons vu la presse mondiale, la classe journalistique, les médias, les réseaux, tout ce qu’on veut, virevolter d’une catastrophe à l’autre dans la simultanéité de l’affolement et de l’indifférence générale, l’important étant de manipuler et de sidérer les populations, de les conditionner et, bien sûr, de parer au plus pressé : ne dit-on pas qu’un sujet est mort au bout de trois jours sur Twitter. Pourtant, qu’était Twitter il y a quelques années ?

Ce fanatisme informationnel est bien sûr lié à une cruauté irresponsable : on a, par exemple, décidé d’ignorer les souffrances japonaises causées par la nature : exit donc le tsunami et ses conséquences humaines : les japonais n’avaient qu’à être des Sri-lankais ou des Haïtiens, suffisamment pauvres pour mériter la compassion pour ce genre de catastrophe. L’important était de régler son compte au nucléaire, de hurler à Hiroshima matin, midi et soir, de désarmer toutes nos centrales, de recouvrir la terre entière d’éoliennes qui ne polluent jamais, surtout visuellement.

Mais malheureusement le nuage n’a pas été assez radieux actif, il n’a pas tué assez de gens. Les japonais n’étant pas morts du nucléaire, mais de ce tsunami, ils ont cessé d’intéresser. Il a fallu, donc, devant la menace de la baisse des connexions, et donc des rentrées publicitaires, et donc du moral des troupes, en revenir au monde arabe et à ses impayables révolutions et guerres civiles. C’est là que l’on a décidé de faire la guerre à Kadhafi, que l’on accueillait il n’y a pas si longtemps à Paris avec tous les hommages voulus. On parle de bombarder et d’armer des rebelles dits libyens, preux défenseurs des champs de pétrole, présumés tous démocrates, même les anciens d’Al Qaeda arrêtés en Espagne pour l’attentat d’Atocha, et tout cela pour remplir une mission de paix, d’harmonie et de justice.

Mais voilà que le tyran arabe, enrichi et armé par l’occident comme son vieux collègue Saddam (deux résidus sinistres des années 70), résiste. On s’ennuie, on retourne trois heures au Japon.

On peut voir des images de la misère du japon. Une partie du pays est réduite à la mendicité, les gens n’ont plus rien, vivent encore plus mal que les réfugiés un peu trop peureux (surtout les tunisiens…) de Lampedusa. Mais on s’en moque : l’important, c’est le nuage nucléaire.

Ce dernier décevant décidément toutes les attentes écologiques des médias, on en revient alors à la bonne vieille côte d’ivoire. Les portes d’ivoire et de corne, portes du rêve, dit notre vieux Virgile… Et là, quelle surprise ! Les élections démocratiques ont eu les conséquences prévisibles et promises. Elles ont fait plusieurs milliers de morts. C’est, bien sûr, pour imposer ce système électif aux tribus de la Libye que l’on fait la guerre à ce pays et à son chef d’Etat, qui copinera un jour ou l’autre de nouveau avec nos présidents. Mais allez l’expliquer au chaland ! On oublie de le faire, et on envoie des troupes là-bas aussi, alors que l’on n’a cessé depuis des décennies de raboter le budget des armées. Quant aux japonais, ils n’ont qu’à bien se tenir et aspirer leur nuage. On ira leur faire des sermons, entre deux bombardements et deux embargos des fous alliés.

Cette monstruosité est superbement expliquée chez Virgile. Pour désigner l’information, le poète épique utilise le mot Fama, que l’on traduit par renommée. Ce serait plutôt la rumeur. C’est un monstruum horrendum (Enéide, IV, 180), et c’est le plus rapide des maux (malum qua non aliud uelocius ullum) ; elle répand des faits aussi vrais (fecta) qu’inexacts (infecta ; s’agissant du nucléaire, on appréciera…)

Virgile précise dans sa personnification que la Renommée est une déesse, fille de la terre, qui l’a mise au monde, parce qu’elle était en colère contre les dieux (ira inritata deorum). Enfin, pour rassurer mon lecteur sur l’actualité d’un tel auteur, plus utile à mon gré que tous les Monde, NYT et Guardian réunis, je dirais que la scène décrite par le génie romain, qui concerne Didon et Enée, se passe justement… en Libye : Extemplo Libyae magnas it Fama per urbes (Ibid, 4, 173)

Il reste que le cynisme des médias atteint un degré insoutenable : on a l’impression d’un orchestre noir et planétaire qui joue sur les souffrances humaines pour épater un auditoire aussitôt distrait qu’angoissé. Plus rien ne peut être géré à moyen terme dans cette société, qui doit se préparer tôt ou tard à un tsunami politique.




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