Menou Pierre - dimanche 18 avril 2010
gauche
L’acte de décès de la deuxième gauche :
Vol au-dessus d’un nid de cocus
La rubrique « Les débats de l’Obs », publiée par le Nouvel Observateur, n’a souvent même pas l’apparence d’un débat et celle publiée dans le numéro du 15 avril ne fait pas exception à la règle, puisqu’il s’y agit d’une réponse de Jacques Julliard, intellectuel de gauche (et éditorialiste du magazine) à Michel Rocard, autre intellectuel de gauche (et ancien premier ministre). Ce débat entre deux nomenklaturistes du politiquement correct pourrait ne présenter aucun intérêt. Si ce n’est pas le cas, c’est parce que Julliard tranche un peu sur le commun des intellos de gauche : il est réellement cultivé et ne caricature pas les arguments de ses adversaires. D’une certaine manière, il incarne ce que la pensée de gauche a produit de meilleur – ou de moins mauvais.
Son article fait suite à une réaction de Rocard, après un premier article où Julliard proclamait la mort de la « deuxième gauche », celle à laquelle il appartient justement, comme Rocard.
Ce dernier s’en explique : « le primat de la société civile, qui a été durant des années notre marque de fabrique et notre mot de ralliement, ne sert plus depuis longtemps à faire avancer nos idées, écrit-il. Il ne sert plus la démocratie ouvrière. Il ne sert plus les idées libertaires et autogestionnaires qui sont les nôtres. C’est un fait que l’on peut regretter : il aide le capitalisme financier à faire ses affaires ; pour s’exempter de toute responsabilité ; à échapper à toute contrainte éthique, à tout impératif d’intérêt général, à toute mobilisation populaire, à toute avancée sociale. Voilà à quoi a servi, pour l’essentiel, l’autonomisation de l’économique et du social par rapport au politique. Pendant que nous suivions, le nez en l’air, l’envol majestueux de nos idées, on nous faisait les poches, tout simplement.
« J’exagère ? Mais qui donc défend aujourd’hui le primat de notre société civile ? Le mouvement social ? Que non pas ! Le patronat bobo, bien sûr. Ensuite, c’est ce capitalisme hors-sol qu’est le pouvoir bancaire qui a pris la relève et qui a retourné comme un gant nos idées saint-simoniennes. Plus d’Etat ! Très peu de politique ! Ah, ils l’ont comprise, la leçon ; ils l’appliquent à tour de bras ! Sauf lorsque leurs spéculations fantastiques les conduisent au bord du gouffre : là, tout à coup, ils redécouvrent les vertus de l’Etat. »
La récupération consumériste de l’Utopie
La citation, ébouriffante, ressemble en effet à un catafalque posé sur le lieu de décès de la « deuxième gauche », et l’on peut aisément indiquer cette adresse, rue de Bièvre.
« Je le répète ici, poursuit Julliard un peu plus loin : après la victoire intellectuelle de nos idées en 1968, nous nous sommes reposés sur nos lauriers et n’avons pas vu venir la contre-attaque : celle du néolibéralisme, qui s’est installé comme un coucou dans le nid que nous lui avions bâti. La défaite des forces de progrès à l’échelle internationale, depuis une trentaine d’années, fut d’abord une défaite intellectuelle. »
De cette défaite, témoigne en premier lieu le lexique même qu’utilise Julliard : « démocratie ouvrière », « idées libertaires et autogestionnaires », « primat de la société civile », « idées saint-simoniennes », « primat de la société civile ». Ce sont là, en effet, les lieux communs qui ont nourris les utopies de 68. Mais 68 crèche aujourd’hui dans les maisons de retraite où se réfugient, faute d’avoir fait suffisamment d’enfants, les vieux héros fatigués des monômes de la rue Gay-Lussac, les papys du baby-boum en quête d’éternelle jouvence.
Julliard précise qu’en faisant part de la mort de la deuxième gauche, ce n’était pas de ses idées et de ses valeurs qu’il constatait le décès.
Et il a raison : les « valeurs » de 68 imprègnent nos nouvelles mœurs : la famille honnie s’est désagrégée, on a tué le père, la « libération » sexuelle a été si loin qu’aujourd’hui c’est l’hétérosexualité qui est un péché, l’idée de nation a si bien été jetée aux orties qu’on ne parvient même plus à définir l’identité nationale, etc.
Mais ce que nos intellos n’avait pas compris, c’est qu’au moment même où ils bâtissaient leur nid, le coucou y était déjà logé. Ils n’avaient pas seulement rejeté le politique, ils l’avaient abandonné à d’autres, selon le pacte tacite qui laissait à la gauche la « culture » et la primauté intellectuelle, et à ce qu’il était convenu d’appeler la « droite » la direction effective du pays et la gestion des affaires. S’est produit ce que l’on pouvait attendre : le consumérisme a rapidement mis la main sur les nouvelles « valeurs ». Le « patronat bobo » est sorti de là, et il a complètement triomphé, en effet, voilà trente ans, en 1981, quand la gauche enfin arrivée aux affaires s’est spectaculairement réconcilié avec l’« Argent » maudit. C’est ainsi que la deuxième gauche a accouché de l’Egotisme et de la dictature de l’individu.
J’ai précisé, en commençant, que Jacques Julliard est un homme cultivé. Je ne lui ferai donc pas l’affront de lui recommander la lecture d’un auteur de droite, Charles Maurras. Il y trouverait d’intéressants développements sur le « politique d’abord ».
Pierre Menou
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