|
Retour
|
Article du journal Les 4 vérités Hebdo http://www.les4verites.com
24 novembre 2001
L'aberration mentale de l'exception culturelle
Alain
Dumait
Les artistes, créateurs géniaux ou médiocres saltimbanques,
sont les vrais grands électeurs de notre fausse démocratie.
Il convient donc de les dorloter. Or, au moins sur un point, ces électeurs
de première catégorie sont exactement comme tout le monde
: ils adorent les aides, les subventions, les protections, les faveurs.
Et ce fut toujours ainsi. Que ce soit au Louvre, à Versailles,
à l'Elysée ou dans les autres palais nationaux, sous toutes
les Républiques.
Avec l'arrivée de la gauche en 1981, et la prise en main du pouvoir
culturel par Jack Lang - professeur de droit devenu directeur de théâtre
- la démagogie a changé d'échelle : il s'agissait,
ni plus ni moins, de donner à croire à tout artiste qu'il
avait forcément du talent et qu'il méritait donc la reconnaissance
sonnante et trébuchante de la nation, c'est-à-dire des contribuables.
C'était le début de l'exception culturelle française.
Le premier chapitre de cette nouvelle politique fut celui du prix du livre.
On connaît le raisonnement : le livre n'étant pas un produit
comme les autres, il convenait qu'il échappât à la
triviale loi du marché. Son prix serait donc imposé, le
même pour tout le monde avec une modeste marge de réduction
de 5 %, uniquement pratiquée par les grandes surfaces. Auteurs,
éditeurs et libraires, tous fieffés conservateurs, étaient
fort satisfaits. Terrorisés par les ayatollahs de la pensée
unique, rares furent ceux qui eurent le bon sens ou le courage de faire
observer que le livre était un produit certes particulier, mais
ni plus ni moins que tout autre. La santé, l'éducation,
la recherche, la spiritualité… autant de secteurs qui, à
ce compte-là, devraient être exempts de toute concurrence.
La vérité était évidemment plus triviale.
La gauche, toujours plus cynique que la droite, voulait simplement consolider
son emprise sur le coffre-fort culturel.
Revenant au pouvoir pour deux ans en 1986, sous la surveillance attentive
de François Mitterrand demeurant à l'Elysée, la fausse
droite - représentée par François Léotard
- allait tout simplement agrandir cette construction. Non seulement en
maintenant le prix unique du livre, mais encore, à l'occasion de
la privatisation de TF1, en fixant des règles strictes notamment
quant à la nationalité des actionnaires des sociétés
de télévision et aux quotas des films français devant
être diffusés impérativement sur les chaînes.
Reprenant à son tour les rênes après 1988, c'est à
l'autorité de régulation de l'audiovisuel, aujourd'hui le
CSA, que la gauche confia le soin de poursuivre cette politique. Et c'est
à l'occasion des négociations sur la libéralisation
du commerce international, alors au sein du GATT, devenu depuis lors l'OMC,
en 1993, que Jacques Chirac, candidat à la présidence de
la République, alors en difficulté dans les sondages, décida
de doubler la gauche sur ce terrain de l'exception culturelle : en s'opposant
plus véhémentement qu'aucun autre à toute libéralisation,
que les Américains voulaient voir appliquer en particulier au cinéma.
Il faut dire que le mode de fonctionnement de ce secteur en France est
particulièrement ubuesque. Il est basé sur le principe de
la péréquation, les films qui marchent subventionnant ceux
qui ne trouvent aucun public, par l'intermédiaire d'une taxe parafiscale
prélevée sur tout billet d'entrée et gérée
par une Commission d'avance sur recettes, à la tête de laquelle
est nommée, par le gouvernement, une personnalité emblématique
de la profession. Moyennant quoi, avec quelques autres dispositifs administratifs
ou fiscaux (telles les Sofica inventées par Laurent Fabius), les
films les plus médiocres peuvent toujours être assez facilement
réalisés, par des producteurs qui ne courent personnellement
aucun risque. Evidemment, les vrais créateurs - dont un bon exemple
est constitué par Jean-Jacques Annaud - qui veulent demeurer libres,
fuient un tel système, et n'ont pas peur, au contraire, d'aller
travailler à Hollywood.
Nous sommes en campagne électorale. La chasse aux artistes est
donc réouverte. Il est à parier que le dirigisme culturel
va encore se développer. Pour ne pas être montré du
doigt, le CSA chronomètre plus que jamais les minutes de diffusion
d'œuvres françaises et les secondes de publicité. Et, pour
avoir osé railler l'exception culturelle, Jean-Marie Messier, tout
puissant patron de Vivendi qu'il soit, mais nouveau résident américain,
est aussitôt transformé en bouc-émissaire.
En vérité, l'exception culturelle française, qui
ne peut être que le refuge des médiocres, ne tient, provisoirement,
qu'avec des bouts de ficelles. Comme la Sécurité sociale
que-le-monde-entier-nous-envie (dixit Chirac). Comme les 35 heures. La
retraite par répartition. Le statut de la fonction publique… Ce
n'est qu'un élément, parmi d'autres, de la ringardise, des
politiciens français
Article du journal Les 4 vérités Hebdo http://www.les4verites.com
|