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Alain
Dumait
Le bilan de Jacques Chirac peut être défendu diversement.
Et, puisque c'est, avant tout, un chef de parti, il faut le créditer
d'avoir sauvé, comme appareil politique, le parti gaulliste qui,
sans lui, certainement, n'aurait pas résisté au parti centriste
du Président Giscard d'Estaing. Mieux, depuis 25 ans, le RPR est
le parti dominant de la droite parlementaire.
De ce point de vue, Chirac a gardé, et même développé,
le fonds de commerce. C'est le RPR qui, aujourd'hui, a le plus grand nombre
d'élus à tous les niveaux des collectivités publiques
de ce pays. Dont acte. Ce résultat, que beaucoup d'autres politiciens
doivent lui envier, il l'a obtenu grâce à des qualités
exceptionnelles et indiscutables d'animateur.
Dans ce pays, les chefs de parti prétendent également, à
leur tour, devenir chef d'État ou de gouvernement. C'est un grand
tort. Mais c'est ainsi. De ce point de vue, Jacques Chirac n'a pas été
entièrement mauvais. Son gouvernement, entre 1986 et 1988, fut
même globalement bon, avec deux réformes essentielles, dont
les effets bénéfiques durent toujours : la privatisation
des secteurs financier et industriel, et aussi, et même surtout,
l'ordonnance de libération des prix (à l'exception hélas
! des prix du livre, des produits et des services de santé).
Au passif de ce bilan, que ce soit du point de vue de l'organisation de
la vie politique ou de celui du gouvernement, que convient-il donc de
retenir ?
Commençons par la gestion. On le sait, et on l'a vu à l'oeuvre,
Jacques Chirac a un tempérament de radical-socialiste. Pour lui,
les réformes qu'il est nécessaire d'entreprendre justifient
d'abord qu'on temporise. Puis, quand l'action s'impose, c'est toujours
une démarche technocratique qu'il retient, conseillé exclusivement
qu'il est par un entourage de hauts fonctionnaires.
La déroute de la période Juppé 1995-1997 est, non
seulement, exemplaire d'un mauvais gouvernement, de beaucoup d'erreurs,
mais également d'une méthode qui doit tout à l'enseignement
de l'ENA, et rien à celui la vraie science économique.
Méthode énarchique
En effet, en 1995, l'endettement public avait été augmenté
en deux ans de mille milliards de francs par Édouard Balladur.
Le déficit du budget dépassait 300 milliards de francs.
La France risquait (?) d'être recalée au concours d'admission
à l'euro. Il fallait rétablir les comptes. Il y avait pour
cela deux méthodes : la méthode dynamique, façon
Reagan, consistant à réduire fortement la dépense
publique, comme le Général de Gaulle l'avait fait avec Antoine
Pinay en 1958, comme nos voisins italiens ont su le faire aussi, dans
la période 1996-1998. En redonnant du pouvoir d'achat aux ménages
et aux entreprises, on enclenche un processus vertueux qui entraîne
une augmentation de la croissance, une réduction du chômage,
et une augmentation parallèle des recettes de l'État.
Grâce aux anticipations - phénomène non enseigné
à l'ENA -, il faut moins de deux ans avec une telle médecine
pour redresser une situation. Mais voilà : le tandem Chirac-Juppé
ne connaissait que la méthode comptable. Pour rétablir l'équilibre
du bât, la stratégie revenait à augmenter, encore
plus, la charge de l'âne-contribuable. D'où le mécontentement
légitime d'un grand nombre de catégories sociales, la perte
de confiance, l'erreur de la dissolution, le passage de témoin,
sans gloire, aux socialistes.
Le plus grave, selon moi, est ailleurs. L'homme de la lutte contre la
fracture sociale a d'abord été le responsable d'une fracture
nationale, en prétendant exclure, de fait, de la vie politique
nationale 15 à 20 % des citoyens, qui se reconnaissent, peu ou
prou, dans les thèmes développés par le Front National.
Que le chef du RPR ait souhaité l'emporter sur tous ses rivaux,
y compris Jean-Marie le Pen, rien de plus normal. Mais à la condition
de ne pas franchir la ligne jaune, au-delà de laquelle on est entré
dans un processus de division nationale, comme cela s'est produit, de
son fait, depuis 20 ans.
Les résultats sont catastrophiques, à tous égards,
y compris, pour y revenir, au plan politicien, puisque, dans ces conditions,
Jacques Chirac et son parti ne peuvent l'emporter au deuxième tour,
aussi bien à l'élection présidentielle qu'aux élections
législatives, qu'en faisant toutes sortes de concessions aux idées,
aux forces, comme aux médias, de la gauche.
Les grands chefs d'État ont toujours été des hommes
de réconciliation. C'est sans doute le principal titre de gloire
de Georges Pompidou. François Mitterrand, plus machiavéliquement,
sut aussi apporter quelques pierres à la réconciliation
nationale. Jacques Chirac, avec sa détestation d'une prétendue
extrême droite, ne pouvait être le président de tous
les Français. Dans son cas, c'est une tare.
Article du journal Les 4 vérités Hebdo http://www.les4verites.com