C'était mardi dernier sur Radio Classique. Alain Minc était
l'invité, à 8 heures 20, de Valérie Lecable, pour
son livre " Le fracas du monde " (Le Seuil, 450 pages, 20
e). L'intéressé, qui se situe lui-même dans la partie
pragmatiste et moderne de la gauche - et qui votera pour Lionel Jospin
-, donne son analyse du mal politique français : " notre
vie politique boite du fait que le candidat de la droite, qui est un
radical-populiste, n'est pas un homme de droite ".
Alain Minc a parfaitement raison. La stratégie de Jacques Chirac,
qui consiste à donner des gages idéologiques à
la gauche, en diabolisant 20 % des électeurs, peut être
payante dans certaines circonstances, comme en 1995 où il prit
le dessus sur Édouard Balladur, avec l'aide d'électeurs
de gauche, l'emportant ensuite, d'ailleurs de peu, au deuxième
tour, sur un Lionel Jospin encore un peu jeune
Mais cette stratégie ne peut en aucun cas être efficace
sur le long terme, où le clivage droite/gauche reprend tous ses
droits. Ce qui a pu marcher en 1995 ne marchera pas en 2002. Jacques
Chirac ne sera réélu que s'il rassemble la droite, toute
la droite, au moins au deuxième tour. Sinon, et bien que la droite
soit dans ce pays largement majoritaire (entre 55 et 60 % des intentions
de vote), il se fera battre par Lionel Jospin, qui, lui, rassemble toute
la gauche au deuxième tour.
C'est ce que révèlent les plus récents sondages,
en particulier celui du très sérieux institut BVA, pour
" Paris-Match " du jeudi 7 mars, qui confirme d'une part que
le président sortant ne fait plus la course en tête et
que d'autre part Jean-Marie Le Pen reste le troisième homme,
et donc le seul, à droite, susceptible d'éviter aux Français
le face à face Jospin/Chirac, sans doute perdant pour la droite.
À la condition que les courbes d'intentions de vote de ces deux
candidats arrivent à se croiser, ce qu'elles feraient au seuil
d'environ 16 % des suffrages.
16 % pour Chirac ? C'est l'hypothèse d'une chabanisation, qui
est peut-être déjà en cours (l'article de Claude
Reichman du 9 février)
16% pour Le Pen ? Ce n'est jamais qu'un point au-dessus de son score
de 1995, alors que le réservoir des " écoeurés
" de la droite n'a jamais été aussi garni
Nous rendons compte dans nos pages " Courrier " de quelques-unes
de vos réactions à ma chronique de la semaine dernière.
Elles sont variées et toutes parfaitement estimables. Elles vont
de ceux qui continuent à préférer des candidats
qui ne sont pas certains d'avoir leurs signatures de parrainage, à
d'autres qui voteront pour Madelin, voire pour Chevènement.
Plusieurs correspondants, qui vont voter Chirac, me disent : "
vous savez bien que Le Pen ne l'emportera jamais" Au niveau des
chiffres, je ne vois pas où est " l'impossibilité
". Qu'il fasse 17 % le 21 avril, et il est au deuxième tour.
- Mais le 5 mai, la fausse droite ne fera-t-elle pas dans ce cas-là
le jeu de la gauche ?
- C'est possible. Mais il faut tenir compte de deux choses : d'une part
les électeurs de la fausse droite ne sont pas toujours si dociles.
D'autre part, je crois que, si Le Pen l'emportait sur Chirac au premier
tour, il saurait être l'homme de la réconciliation nationale
que Chirac n'a pas su être.
" L'impossibilité " évoquée se situe
peut-être à un autre niveau : ni les médias, ni
les lobbies, ni les gouvernements des autres pays du monde occidental
" n'accepteraient un tel choix ". Plutôt mettre entre
parenthèse la démocratie que de tolérer que le
peuple s'exprime de façon non-conforme ! Plusieurs humoristes,
appartenant à la catégorie des maîtres à
parler, n'ont-ils pas dit clairement qu'une élection qui verrait
la victoire du FN devrait être " annulée " ?
Dans ces colonnes, nous nous refusons à envisager des scénarios
non-démocratiques
" L'impossibilité ", selon une troisième variante,
résulterait du trop grand écart entre le programme du
FN et les engagements internationaux de la France. Je ne le pense pas
du tout.
Si Jean-Marie Le Pen devenait demain le Président de la République
française (hypothèse à laquelle tout candidat sérieux
doit accepter de faire face, et pas seulement François Bayrou),
je ne doute pas un seul instant qu'à l'issue des élections
législatives suivantes (les 9 et 16 juin), il serait amené
à exercer ses fonctions conformément à l'article
20 de la Constitution, qui stipule que " le gouvernement détermine
et conduit la politique de la nation ".
Quant aux positions très catégoriques du programme du
FN sur l'Euro, sur l'Europe, ou sur d'autres questions internationales,
je suis personnellement certain du caractère raisonnable et évidemment
légaliste du candidat Le Pen. De Gaulle était bien favorable
à " l'Algérie française ", Mitterrand
ne voulait pas entendre parler de discipline monétaire européenne,
et Chirac s'était abstenu sur le traité de Maastricht.
On a vu ce qu'il en advint