Dans leur immense majorité, les abonnés à cette
publication ont sans doute voté dimanche dernier 21 avril, soit
pour Madelin, soit pour Chirac, soit pour Le Pen. Dans le premier cas,
ils doivent trouver maigre et injuste le score de leur champion. Dans
le second cas, et surtout s'ils ont fait ce choix pour barrer la route,
dès le premier tour, à un candidat de gauche, on peut
dire qu'ils sont servis. Dans le troisième cas, ils ne peuvent
évidemment que se réjouir du résultat obtenu.
Ici, dans cette chronique, nous n'avons pas seulement indiqué,
dès le 5 mars 2002, les raisons qui nous poussaient à
faire le choix de Jean-Marie Le Pen, ce que quelques correspondants
nous ont évidemment reproché, nous avons aussi, le 24
novembre 2001, indiqué pour quelles raisons un duel Chirac/Le
Pen nous paraissait, dès cette époque, l'hypothèse
la plus probable. Le titre de cet éditorial résumait d'ailleurs
à lui seul notre analyse : " Les électeurs écoeurés
feront la différence !".
Nous nous réjouissons évidemment d'avoir vu juste. Seule
une publication indépendante, lucide, sans oeillères,
peut, avec les risques inhérents à cet exercice, de temps
à autre, livrer à ses lecteurs de bonnes prévisions.
Rappelons encore une fois que, si notre ligne éditoriale est
clairement engagée, nous sommes 100 % libres de toute attache
partisane. Nous n'appartenons, ni de près ni de loin, à
aucune formation politique. Mais notre ligne est clairement celle de
la droite libérale.
Celle-ci détermine le contenu de nos articles et la diversité
des points de vue qui s'expriment dans nos colonnes. L'engagement politique,
selon nous, repose au moins autant sur une stratégie que sur
un programme. Et la stratégie que nous défendons, depuis
de longues années, c'est celle de l'entente à droite,
donc, concrètement, d'une façon ou d'une autre, d'une
entente minimum entre la droite nationale et la droite auto-proclamée
républicaine. Une stratégie qui va exactement à
l'inverse de celle dite du Front Républicain adoptée aussi
bien par Jacques Chirac que par François Hollande. Tout simplement
parce que nous contestons vigoureusement cette notion de cercle démocratique
auquel appartiendraient la droite et la gauche " de gouvernement
", tandis que la droite nationale comme l'extrême gauche
en seraient exclues. Cette dernière s'en exclut elle-même,
c'est son choix. Mais, la droite nationale, loin de s'en exclure elle-même,
en est écartée injustement par ses compétiteurs.
Avant le 21 avril, avant le " séisme " ressenti par
les sourds et les aveugles, Chirac était unanimement donné
gagnant du deuxième tour avec 51 ou 52 % des suffrages exprimés.
Après " la surprise ", les médias le créditent
de 75 ou 80 %. Un score de république bananière…
Dans ces conditions, les voix qui se porteront le 5 mai sur Jean-Marie
Le Pen, mesureront très exactement le poids de ceux qui contestent
le mode de fonctionnement du système politique français.
De son accaparement par une caste méprisante qui n'obéit
à personne d'autre qu'à elle-même, à la rue
quand ça l'arrange, mais jamais aux exigences populaires les
plus évidentes, avec ses demandes aussi simples et banales qui
ont pour noms justice, prospérité, sécurité…
Frustrés d'un premier tour, qui, contrairement à ce que
l'on pouvait craindre, n'a pas été inutile, mais n'a pas
constitué néanmoins le débat d'idées et
de propositions auxquels ils avaient droit, les Français se retrouvent
aujourd'hui avec un deuxième tour qui n'est rien d'autre que
la préparation des élections législatives des 9
et 16 juin prochains.
Jacques Chirac n'est plus le chef naturel de la droite
On touche à l'un des dysfonctionnements majeurs de notre système
électoral : en deux mois, les électeurs auront été
appelés à voter quatre fois, pour des enjeux et selon
des règles différentes, avec la possibilité d'aboutir
à chaque fois à des résultats différents.
On tourne le dos à la simplicité et à la clarté
qu'exige le bon fonctionnement de toute démocratie représentative.
Faisons l'hypothèse que Jacques Chirac soit l'élu du 5
mai. Ayant bénéficié ce jour-là de voix
venues aussi bien de la gauche extrême que du RPR, il est encore
un peu moins le leader de la vraie droite qu'il ne l'était auparavant.
Jean-Marie Le Pen et ses alliés pèsent de plus en plus
lourd.
Le 9 juin, dans la plupart des circonscriptions, trois candidats s'affronteront
en premier lieu : celui de la gauche unie dès le premier tour,
nouvelle appellation de la gauche plurielle rénovée par
François Hollande, celui de la majorité présidentielle,
replâtrage exigé par Jacques Chirac et imposé par
lui, aussi bien à ses amis du RPR qu'à ses supplétifs
de l'UDF et de DL, et un candidat du mouvement national, élargi
à l'ensemble de la droite de conviction. Les électeurs
de droite, partisans d'une entente plutôt que d'un affrontement
entre les familles de celle-ci, auront un choix à faire qui,
au premier tour sera peut-être douloureux mais possible.
Le 16 juin, il est à craindre, comme en 1997, aux législatives,
ou en 1998 aux élections régionales, qu'une funeste stratégie
de front républicain se mette en place à la suite d'un
accord honteux entre les socialistes et la fausse droite. Il faut tout
faire pour l'empêcher. Il n'est pas sûr qu'on y parvienne.
Pour ce faire, il est utile et nécessaire que Jean-Marie le Pen
obtienne le plus grand nombre possible de suffrages le 5 mai. Et que
ses candidats, représentatifs d'un élargissement de son
mouvement, soient le mieux placés possible, le 9 juin.