Élu avec 82 % des suffrages le 5 mai, après avoir totalisé
19 % de ceux-ci le 21 avril, Jacques Chirac, 69 ans, ignore s'il disposera
ou non, à l'Assemblée Nationale qui sortira des urnes le
16 juin, d'une majorité, absolue ou relative, ou bien si les députés
se réclamant de lui, seront à nouveau dans l'opposition
comme entre 1997 et 2002.
Car, une nouvelle cohabitation n'est pas du tout impossible, le scrutin
de dimanche dernier ayant avant tout démontré la capacité
de mobilisation des forces de gauche, des jeunes générations
en particulier, tandis que les partis de la droite parlementaire ne faisaient
que suivre le courant initié par toutes sortes de groupuscules
gauchistes et largement porté par les médias.
Il est révélateur de cette élection que la gauche,
y compris la gauche extrême, n'a eu aucune difficulté d'aucun
ordre à porter massivement ses voix sur le candidat Chirac.
Avec le quinquennat, et aussi avec l'inversion du calendrier électoral
aboutissant à organiser l'élection présidentielle
avant l'élection législative, sans changer la lettre de
la constitution, ni même la loi électorale, nos politiciens,
droite et gauche réunie, ont donc inventé l'élection
à quatre tours, avec remise en cause de la gouvernance générale
du pays à l'occasion de chacun d'entre eux !
Que la cohabitation se poursuive ou non, la pratique des institutions
de la ve République est entrée dans une phase d'instabilité
chronique.
On a assez dit que la constitution de la ve République avait été
taillée sur mesure aux dimensions du Général de Gaulle
: un exécutif fort avec un Président qui inspire la politique
générale et gouverne par l'intermédiaire d'un gouvernement
révocable ad nutum, s'appuyant lui-même sur une majorité
parlementaire qui peut très bien n'être que relative, tenue
qu'elle est par la menace permanente de la dissolution. Ce système,
mi-présidentiel, mi-parlementaire, pour fonctionner, nécessitait
une forte légitimité. Et, à l'inverse, exigeait que
l'intéressé s'en aille en cas de désaveu.
Valéry Giscard d'Estaing fut le premier à accepter l'idée
d'une cohabitation entre un Président de la République de
droite et un gouvernement de gauche. Il s'était dit prêt
à aller s'installer dans le château de Rambouillet…
Avec François Mitterrand, en 1981 comme en 1988, une règle
nouvelle est introduite avec l'organisation d'élections législatives
générales dans la foulée des présidentielles.
La cohabitation deux fois répétée pour les deux dernières
années de chacun de ses mandats peut encore être considérée
comme marginale. Mais tous les observateurs sont surpris de constater
à quel point, malgré ses serments antérieurs, Jacques
Chirac s'y adapte fort bien.
Avec la dissolution suicide de 1997, la cohabitation prend une autre nature.
Elle manifeste la grande connivence qui rassemble la gauche de gouvernement
et la droite parlementaire. Si l'on y ajoute l'inaction au regard des
problèmes ressentis comme graves par les Français, l'autisme
généralisé des élus, on aboutit au divorce
sanctionné comme on l'a vu le 21 avril dernier.
Les institutions telles qu'elles ont été voulues et mises
en place par le Général de Gaulle, ont laissé la
place, par une pratique dévoyée, à un pouvoir faible,
représentatif sans doute d'une élite auto proclamée,
mais largement coupée du peuple.
Or, il faut être réaliste, les conditions ne sont pas actuellement
réunies pour ouvrir efficacement le chantier de la réforme
des institutions. Celles-ci ont été largement perverties
par les lois électorales. C'est donc à partir de celles-ci
qu'il faut sans doute s'efforcer de reconstruire une vie politique au
fonctionnement plus satisfaisant.
Considérons l'élection présidentielle. L'épisode
de la recherche des signatures de parrainage a été particulièrement
ridicule. Pourquoi ne pas réunir le même jour, au chef-lieu
de chaque département, les élus détenteurs de ce
précieux privilège afin de leur demander de désigner
les candidats admis à participer à la compétition
du premier tour ?
S'agissant du deuxième tour, pourquoi limiter à deux candidats
seulement l'affrontement du deuxième tour ? Pourquoi pas plus ?
Ou pourquoi pas l'instauration d'une barre, par exemple à 10 %,
comme c'est déjà le cas (avec d'autres limites) pour les
élections municipales et législatives.
S'agissant des élections législatives, la nouvelle majorité
parlementaire risque de se jouer à quelques circonscriptions près
où se dérouleront de meurtrières triangulaires ou
quadrangulaires. Pourquoi ne pas adopter cette barre à 10 % des
votants comme permettant à un candidat, à toute élection,
d'être présent au deuxième tour, les partis politiques
étant évidemment libres d'organiser ou non des désistements
réciproques.
En 1958, le Général de Gaulle avait laissé aux caciques
de la ive République, qui étaient d'ailleurs ses ministres
d'État, un seul os à ronger : le scrutin majoritaire à
deux tours plutôt qu'à un tour. Ce dernier, sur la longueur,
aurait sans doute contribué à mieux structurer la vie politique,
à regrouper les familles de chaque camp, plutôt qu'à
les voir se dresser les unes contre les autres.
Sans doute n'est-il plus possible, aujourd'hui, de revenir là-dessus.
Un aménagement dans le sens d'une diminution des contraintes pour
la présence des candidats au deuxième tour permettrait au
moins un meilleur fonctionnement du système institutionnel français
tel qu'il est.