La question européenne occupe une place majeure dans la vie politique
française. C'est sans doute pour cela qu'elle a été
la grande absente de la campagne présidentielle !
Au second tour, transformé en un plébiscite, aucune question
sérieuse n'a été abordée. Mais, même
avant le premier tour, l'Europe était étrangement absente
des débats. Alors que, simultanément, Valéry Giscard
d'Estaing préside la convention sur son avenir
Pourtant, on ne peut rien comprendre aux résultats de cette élection
si l'on n'y introduit pas la dimension européenne. Car, depuis
au moins 20 ans, cette construction se poursuit hors de toute participation
populaire, à la seule initiative d'élites autoproclamées.
Les cinq millions et demi de voix recueillies par Jean-Marie Le Pen le
5 mai - presque autant que Jacques Chirac le 21 avril - traduisent largement
une révolte contre les élites françaises et européennes.
La preuve en est que des phénomènes similaires se produisent
partout en Europe.
La dernière fois qu'on a consulté les Français sur
cette construction, c'était pour le traité de Maastricht
qui ne recueillit qu'une très courte majorité des suffrages
exprimés. Aujourd'hui, toute consultation sur quelque sujet européen
que ce soit, donnerait certainement une majorité de non. Tous les
spécialistes des études d'opinion le savent.
Du coup, le consensus fédéraliste européen, dont
la France est une pierre angulaire, ne peut tenir qu'à la condition
de mettre entre parenthèses toute apparence de fonctionnement démocratique.
C'est ce spectre qui hante nos dirigeants. C'est à partir de lui
que prospèrent des hommes politiques aussi divers que Jean-Marie
Le Pen, Silvio Berlusconi ou Pim Fortuyn, qui sont tous qualifiés
de " populistes " ou de " démagogues ".
On pourrait évidemment discuter la pertinence de ces qualificatifs.
Et soutenir qu'il n'y a pires démagogues que les partisans d'un
soi-disant consensus social-démocrate réunissant une droite
molle et une gauche plate, tantôt cohabitant, tantôt s'opposant,
mais sachant toujours faire front républicain contre toute contestation
radicale. Après tout, si Jean-Marie Le Pen avait mis par-dessus
tout l'ambition d'arriver au pouvoir, n'aurait-il pas suivi un autre chemin
?
Comme il arrive toujours un moment où il faut savoir accepter la
façon dont les autres vous nomment, même méchamment,
retenons, au moins un moment, pour qualifier la droite française
de conviction, cette appellation de démagogue-populiste.
Comme l'économiste américain Murray Rothbard l'avait montré
déjà dans un article publié en 1954 (" En
défense des démagogues "), on a souvent besoin des
démagogues, en particulier quand une société se
caractérise par le conformisme. Si l'on ne comptait que sur nos
élites autoproclamées pour faire émerger les réflexions
nouvelles, on pourrait attendre longtemps. La passion et même
l'extrémisme des démagogues sont utiles. Ils obligent
à ouvrir les yeux. C'est exactement ce qui s'est passé
en France avec les thèmes de l'immigration et de l'insécurité.
Bien sûr, les démagogues s'adressent directement aux masses,
en utilisant un langage basé sur l'émotion. Mais c'est
le seul recours offert au peuple pour écarter les intellectuels
qui le trahissent.
Durant le XIXe siècle, les démagogues en question étaient,
pour la plupart, des socialistes utopistes. Depuis que l'étatisme
est devenu la religion des bien-pensants, de droite comme de gauche, et
depuis que l'Europe technocratique vient s'ajouter à la France
technocratique, ce sont désormais les libéraux et les nationaux
qui sont qualifiés de démagogues. Ce sont, en effet, les
seuls à parler directement au peuple, sans intermédiaires
stipendiés.
En France, que cela plaise ou non, Jean-Marie Le Pen, pour une part malgré
lui, est devenu le catalyseur de cette opposition à un système
qu'on peut qualifier de pourri. Qu'importe sa personne, son âge,
ses défauts, voire ses insuffisances. C'est un emblème.
Tout comme l'était Pim Fortuyn qu'on a assassiné. Aussi
longtemps que les causes de cette révolte ne seront pas regardées
en face par nos dirigeants, le parti de la révolte gonflera.
Je ne sais pas aujourd'hui qui gagnera les élections législatives
du 16 juin. Je ne peux pas vous dire si Jean-Pierre Raffarin restera Premier
Ministre ou s'il sera remplacé par François Hollande. Mais,
ce dont je suis sûr, c'est que le parti anti-système et anti-consensus,
qui se trouve être présentement le Front National, a, dans
l'immédiat, de beaux jours devant lui.