Le financement des pensions de retraite fait partie de ces sujets qu'il
convient d'aborder en levant au préalable la question de son implication
personnelle. Car nous sommes évidemment tous concernés individuellement
par cette question. Il faut donc s'efforcer de l'évoquer en écartant
tout ce qui peut ressembler à un " conflit d'intérêt
". Bien sûr que ceux qui bénéficient d'un régime
particulier favorable entendent le conserver le plus longtemps possible.
Bien sûr que les plus âgés d'entre nous, qui n'ont
plus d'activité professionnelle, sont soucieux de défendre
leurs droits tels qu'ils sont : ils ont cotisé durant leur vie
active ; aux générations suivantes de payer leurs pensions
!
Dans un système libéral, le financement de ces nécessaires
revenus, après toute activité professionnelle, serait non
pas un problème mais plutôt une solution ! En effet, cette
nécessité constitue en soi un puissant facteur d'épargne
de précaution, laquelle, si elle est correctement et sagement investie,
alimente naturellement les besoins financiers de l'investissement productif,
moteur du développement économique. Dans une économie
saine, la prévoyance finance spontanément l'avenir.
À partir de ça, si l'État veut s'en mêler,
il peut édicter des réglementations, incitant les épargnants
à accumuler leur épargne, poussant les entreprises à
y contribuer, s'efforçant d'introduire le maximum de sécurité
dans les placements effectués soit par les intéressés
eux-mêmes, soit par l'intermédiaire de structures et de gestionnaires
spécialisés.
On est sur le terrain d'un système dit de capitalisation, qui est
le seul système garantissant à la fois, absolument ou relativement,
la liberté des choix individuels - et il s'agit quand même
d'un choix de vie majeur !… - et assurant parallèlement le financement
des investissements productifs de la façon la plus harmonieuse
qui soit, avec des capitaux placés, par définition, à
long terme.
C'est ce système de financement des retraites par capitalisation
qui a cours dans beaucoup de pays, soit sous une forme qui recouvre la
totalité de la question (comme au Chili ou en Nouvelle Zélande),
soit sous une forme qui, au-delà d'un minimum assuré par
des cotisations sociales obligatoires, représente finalement l'essentiel
des sommes concernées (comme aux États-Unis ou en Grande-Bretagne).
En France, dans l'ambiance très socialisante de la fin des années
quarante, on a mis en place un système, qui au-delà de sa
complexité, repose presque uniquement sur la répartition.
Seuls quelques privilégiés y échappent : les fonctionnaires
après la " Préfon ", les élus avec des
fonds de capitalisation spécifiques, les professions libérales
avec les fonds dits " Madelin ", et bien sûr tous les
Français qui, pour leurs vieux jours, au-delà des cotisations
obligatoires ou légales, ont constitué des épargnes
financières particulières, par exemple sous la forme d'assurances
vie.
Notre système de financement des retraites par répartition,
niveleur et égalitariste, est typiquement socialiste. Un gouvernement
libéral devrait évidemment s'efforcer d'organiser la transition
entre ce système et un autre, afin de passer, sur vingt ou quarante
ans, d'un système de financement par répartition à
un système de financement par capitalisation. Afin notamment de
transmettre à nos enfants une situation dégagée de
ce fardeau. Car, quand on entend par exemple Marc Blondel, Secrétaire
général du syndicat FO, s'instituant le défenseur
en chef des bénéficiaires des régimes particuliers,
dire que l'économie française et l'ensemble de ses salariés
pourraient très bien accepter l'idée de cotisations de retraite
qui, d'ici vingt ans, passeraient en moyenne de 12,5 à 16 % des
salaires moyens, cela revient à dire que, pour financer les retraites
de demain, " il n'y a qu'à " amputer toujours davantage
les salaires d'après-demain…
Mais nous ne sommes pas dirigés par un gouvernement libéral.
La majorité qui soutient le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin
est clairement de centre gauche et le ministre des Affaires sociales François
Fillon n'aime pas du tout qu'on le soupçonne d'être un homme
de droite !
Dans ces conditions, la réforme du financement des retraites, envisagée
par le gouvernement, et mise à son programme de travail pour le
premier trimestre de l'an prochain, a pour objectifs de réduire
un certain nombre d'inégalités (durée des cotisations,
période de référence pour le calcul de droit à
pension…) ; d'introduire un peu de souplesse (possibilité de partir
à la retraite après quarante années de cotisations,
ou moins, ou plus, avec des taux de pension en tenant compte) ; de généraliser
la capitalisation complémentaire de type " Préfon "
; d'aboutir à un allongement moyen des durées de cotisations.
Ces objectifs sont finalement modestes et ne remettent en rien en cause
l'architecture profondément collectiviste du système français
de financement des retraites. Mais, pour les atteindre, il doit faire
plier le lobby des privilégiés de la sphère publique.
C'est là qu'on l'attend. C'est un rendez-vous politiquement important.
Même si, intrinsèquement, d'un point de vue économique
et philosophique, le système non libéral français
risque d'être ainsi conforté pour longtemps.