Le plan de Dominique de Villepin, pour rétablir la paix civile
en Côte d'Ivoire, est sans doute le suivant : obtenir, aussi bien
des rebelles en armes que des opposants politiques au Président
Laurent Gbagbo, qu'ils acceptent d'accorder un sursis à ce dernier,
jusqu'à la prochaine échéance électorale
prévue pour 2005. Mais cette élection pourrait être
rapprochée en contrepartie d'une modification des règles
qui présideront à ce scrutin, telles qu'elles assureraient
la non-reconduction d'un politicien honni, au-delà du cercle
- d'ailleurs limité - de ses seuls partisans stipendiés.
Ce plan a peu de chance de réussir parce qu'aucun des acteurs
en présence ne fait vraiment confiance au Président Gbagbo.
Ce dernier a été élu le 26 octobre 2000, lors d'une
élection qui l'opposait au général poutchiste,
Robert Gueï. Celui-ci, pour mieux l'emporter, avait préalablement
éliminé tous ses concurrents crédibles, en particulier,
l'ancien premier Ministre, originaire du nord, et ex-technocrate international
au FMI, Alassane Ouattara. C'est à la surprise générale
que Laurent Gbagbo l'emporta. Ce qui démontrait simplement que
le régime militaire, instauré par son adversaire, n'avait
aucune base populaire.
La Côte d'Ivoire se retrouva donc avec un Président socialiste,
émule de son collègue du Zimbabwe, le sinistre Robert
Mugabe. Mais, comme à Paris le gouvernement était encore
socialiste, et le nouveau Président ivoirien appartenait à
la même Internationale, après avoir, un moment, envisagé
de le boycotter, la France décida de le soutenir, même
mollement…
Ultra minoritaire, Gbagbo, pour se maintenir, et alors que les désordres
se multipliaient dans les rues d'Abidjan, ne trouva d'autre moyen que
d'organiser ses propres milices, exaspérant le concept "
d'ivoirité " utilisé par tous ses prédécesseurs,
en tout cas depuis la disparition d'Houphouet Boigny, afin de maintenir
coûte que coûte la domination des Chrétiens et animistes
du Sud, contre les musulmans du Nord. Or, ces derniers, renforcés
par les immigrés venus, en particulier, du Burkina Faso sont,
non seulement majoritaires, mais encore constituent l'essentiel de la
population laborieuse.
Car si la Côte d'Ivoire fut un temps un pays prospère,
ce n'était que dans le cadre d'une économie de cueillette
et de cultures (bois, café, ananas, cacao…) tenue par les politiciens
d'un parti unique alliés à quelques chefs coutumiers.
Bref, malgré des exportations non négligeables, des prêts
internationaux (jamais remboursés) et une activité commerciale
(largement factice), les populations de ce pays, comme ailleurs en Afrique,
ultimes victimes (comme toujours) de la corruption et de la prévarication,
n'ont cessé de voir leurs conditions de vie se dégrader
depuis l'indépendance officiellement déclarée en
1960…
Le rétablissement, sous la pression internationale, d'un fonctionnement
plus démocratique des institutions de la Côte d'Ivoire
est un leurre. On voit bien que dans cette partie-là de l'Afrique,
non loin du Libéria et de la Sierra Léone, deux pays plongés
dans une totale anarchie, les populations n'ont à peu près
aucun sentiment d'appartenance nationale. Des petits chefs de guerre
les mobilisent ou les dépouillent. Survivre est devenu leur seul
problème…
En Afrique comme ailleurs, la démocratie ne peut pas être
découplée du développement économique qui
exige des règles de droit, des titres individuels de propriété,
et une morale efficace. De fait, la soi-disant élite ivoirienne
a appris à ne pas travailler, tout jeune enviant la situation
de fonctionnaire, de militaire, de chef ou de politicien, non pas bien
sûr pour les services à rendre mais pour les pots-de-vin
à recevoir.
Là comme ailleurs, en Afrique francophone, la France a évidemment
une responsabilité écrasante. Notre ministre des Affaires
étrangères ne pourra pas se contenter de supporter sur
place, stoïquement, crachats et quolibets.
Après sommets et tables rondes, formes occidentales de la palabre
africaine, le choix ultime sera d'abandonner l'Afrique à elle-même,
c'est-à-dire à son autodestruction, ou bien, d'y rétablir
l'ordre une nouvelle fois.
Pour que celui-ci soit durable, il faudra non seulement contribuer au
renouvellement des hommes politiques (pourquoi pas Ouattara en Côte
d'Ivoire ?), mais encore et surtout, édifier les bases d'un véritable
développement économique en commençant par exemple
par l'accès à la propriété foncière
par les cultivateurs (souvent issus de l'immigration…).
Comme les Britanniques en ont fait l'expérience en Sierra Leone,
abandonner l'Afrique à elle-même, reviendrait, tôt
ou tard, à accepter l'extermination des Africains par eux-mêmes.
L'alternative porte un nom : on dira que c'est du néo-colonialisme.
Il est pourtant incontournable. Les plus lucides des Africains l'appellent
de leurs vœux. C'est aussi la seule façon de fixer, en Afrique,
plutôt que dans nos banlieues, les populations concernées.
Reste à lui donner un contenu. Qui ne peut qu'être résolument
libéral et capitaliste…