Pour décrire le bon fonctionnement de la démocratie, on
a souvent utilisé la comparaison imagée d'un sport d'équipe,
dont les compétitions doivent obéir à des règles,
lesquelles doivent être respectées par tous, mais dont
le bon déroulement ne peut se concevoir sans la confrontation
de deux équipes structurées, s'opposant éventuellement
de façon acharnée, mais toujours dans le respect des règles
établies.
Cela veut dire que le bon fonctionnement de la démocratie représentative
nécessite non seulement l'existence d'une diversité d'acteurs,
en particulier de partis politiques, mais aussi une diversité
d'opinions, et une pluralité de projets.
Chacun - y compris les politiciens - a le droit de penser que son idée
est la seule valable. Mais le citoyen, en démocratie, doit pouvoir
choisir entre une diversité de projets. C'est tout à fait
fondamental. C'est, hélas ! aujourd'hui une pratique élémentaire
qui semble être tombée aux oubliettes…
Il est tout d'abord frappant que, sur presque tous les sujets importants,
un seul point de vue semble s'exprimer. Cela vaut sur la réforme
des retraites, sur les 35 heures ou sur l'ISF. Et même sur la
guerre avec l'Irak, où il est tout de même fort étrange
que, dans un pays comme le nôtre, où la tradition atlantiste
n'est pas négligeable, il n'y ait qu'un seul homme politique
de quelque envergure, Alain Madelin, pour défendre un point de
vue proche de celui du gouvernement des États-Unis.
Cette situation n'est pas seulement le reflet du conformisme ambiant
en général et des médias en particulier. C'est
aussi la conséquence de la disparition, au fil des années,
de toute réflexion alternative, sur toute question politique
importante. Le parti au pouvoir a des projets, mais l'opposition n'a
pas de contre-projets. C'est d'ailleurs logique puisque c'est l'administration,
qui est unique, qui commande…
Tout se passe comme si le débat soi-disant démocratique
se ramenait aujourd'hui, par la propagande des médias, à
convaincre l'opinion du bien fondé des décisions prises
par les dirigeants, sans autre issue pour le peuple que de les accepter,
le choix subsistant étant de le faire soit avec enthousiasme,
soit, au contraire, en maugréant.
Avec la Ve République, sous la pratique gaullienne, le référendum
était là pour donner aux électeurs l'illusion de
leur souveraineté. Toujours doublée d'une question de
confiance, la consultation comportait une part de plébiscite.
Les successeurs du général de Gaulle auraient peut-être
bien aimé pratiquer, eux aussi, le référendum plébiscitaire.
Mais, de plus en plus éloignés du peuple, ils n'étaient
même pas sûrs de réussir leurs coups. C'est ainsi
que l'on est arrivé à la situation actuelle où
Jacques Chirac promet chaque année un nouveau référendum,
mais n'en organise pratiquement aucun, ni sur l'Europe, ni sur la décentralisation,
ni sur les retraites, car il courrait le risque, sur tout sujet, d'être
mis piteusement en minorité.
La recherche du consensus est donc devenue la tarte à la crème
de la politique française. Le concept - théorisé
dès 1969 par Jacques Delors - a d'abord été appliqué
à la politique sociale (à l'interventionnisme social,
devrais-je dire), puis à tous les sujets dits de société,
puis à toute réforme publique. Contrairement à
ce que l'on prétend, le consensus dont il est question n'a pas
du tout pour objet de rassembler sur une question précise une
majorité d'idée, même de circonstance, car les personnes
ou groupements admis à participer à la concertation qui
tient lieu de forum public ne représentent souvent qu'eux-mêmes
ou sont directement parties prenantes aux affaires évoquées.
Exemple : quand on discute réforme sociale, avec des syndicalistes
professionnels ; quand on évoque une réforme de la fonction
publique, avec les représentants stipendiés des fonctionnaires…
Aujourd'hui, le consensus est devenu l'opposé de la démocratie.
Le consensus convient soit aux régimes autoritaires, soit aux
monarchies. Mais pas à la République. Celle-ci exige un
choix clair entre des options différentes voire opposées.
C'est ce système de gouvernement par consensus, et même
souvent sans débat, qui s'impose également au niveau européen.
Valéry Giscard d'Estaing va bientôt remettre son rapport,
avec un projet de constitution, au nom de la Convention sur l'avenir
de l'Europe. Il n'y aura qu'un seul projet. Alors qu'il est clair que
plusieurs projets européens sont en compétition. Et pourquoi
les citoyens de l'Europe ne seraient-ils pas appelés à
choisir eux-mêmes, par un vote, entre deux conceptions de l'Europe,
fédérale ou confédérale ? Pourquoi les Français
ne seraient-ils pas appelés à choisir un système
de retraite ou un autre ? Et demain un système d'enseignement
ou un autre ?…
Mais bien sûr, dans ces conditions, on finirait par les consulter
aussi sur l'euro ou sur l'immigration, sur la peine de mort ou sur le
statut de la fonction publique. Cela ressemblerait à une démocratie.
Où irait-on ?…