La question de savoir s'il convient, ou non, d'aller faire la guerre
demain matin à l'Irak de Saddam Hussein n'est pas de celles auxquelles
on peut répondre au débotté, sans avoir placé
les éléments d'appréciation disponibles dans leurs
contextes, avec les perspectives historiques adéquates.
J'admire toujours ceux qui, longtemps après les événements,
ont l'impudeur d'exposer ce qu'il aurait fallu faire ou ne pas faire,
comme s'ils étaient eux-mêmes assurés qu'ils n'auraient
pas manqué d'agir ainsi. Restons plutôt modestes dans la
façon d'énoncer nos certitudes. Et comme celles-ci sont
très diverses à droite, ouvrons les colonnes des "
4 Vérités Hebdo " à cette diversité
de points de vue. Une fois de plus.
Je remarque ensuite que les points de vue de la France et des États-Unis,
tels qu'ils sont officiellement exprimés par Jacques Chirac et
par Colin Powell, ne sont pas si éloignés que cela semble.
Le premier a plusieurs fois réaffirmé qu'il était,
lui aussi, partisan d'un désarmement de l'Irak, c'est-à-dire
de la destruction des armes dites de destruction massive encore détenues
par ce pays.
L'existence de ces armes ne fait aucun doute, même si les inspecteurs
de l'ONU ne les ont pas encore trouvées. Car celles qui figuraient
dans les inventaires établis avant 1998 n'ont pas été
retrouvées. Et on attend toujours que l'Irak veuille bien expliquer
à la communauté internationale ce qu'elles sont devenues,
ou bien quand et comment elles ont été détruites.
C'est l'obligation que lui font aussi bien la résolution 1441
que les seize précédentes. Ce sont elles qu'elle viole
en permanence. C'est ce qui légitime, pour les Américains,
le recours à la force. Et, aussi longtemps que le désarmement
irakien n'aura pas eu lieu, les Américains prétendent
maintenir et renforcer leurs dispositifs militaires. Ce que Jacques
Chirac approuve quand il déclare, dans l'entretien qu'il a donné
à " Times Magazine " que l'Armada américaine
sera de toute façon pour beaucoup dans le désarmement
irakien.
Si l'on considère les déclarations des uns et des autres
au pied de la lettre, le désaccord entre les États-Unis
et la France ne porterait pas sur la finalité mais seulement
sur la stratégie.
La France plaide pour le renforcement des moyens des inspecteurs et
aussi pour que soient donnés aux inspecteurs de l'ONU des objectifs
plus précis, en même temps que de nouveaux ultimatums seraient
adressés au dictateur irakien. Le gouvernement de George Bush
estime, pour sa part, qu'on a assez tergiversé.
Sans doute une action recueillant l'unanimité, ou presque, du
Conseil de sécurité d'abord, de l'Assemblée générale
des Nations unies ensuite, serait préférable à
un engagement unilatéral même légitime des États-Unis.
Mais la différence résultant de ces deux hypothèses
est finalement assez limitée. Dans les deux cas de figure, la
principale interrogation porte sur l'efficacité réelle
et durable d'une action militaire en Irak. Car chasser un tyran est
une chose. Le remplacer durablement par un régime différent
et efficace en est une autre…
On sait aussi, notamment depuis le 11 septembre 2001, que des groupes
terroristes déterminés et a fortiori des états
voyous, peuvent très bien à eux seuls porter la guerre
où ils l'entendent. Et, l'Occident dans son ensemble, les États-Unis
en particulier, sont désignés comme une cible à
abattre, par les uns et par les autres. Il convient donc de se défendre
et il est raisonnable de le faire préventivement.
Comme c'est tout l'Occident qui est visé, la division de celui-ci
peut lui être mortelle. C'est la première critique qui
vient à l'esprit de la position de Jacques Chirac dans cette
affaire. L'Amérique, que cela plaise ou non, est aujourd'hui
le gendarme du monde, et le seul à l'être. Si l'on veut
contester cette situation, il faut préalablement s'en donner
les moyens, notamment au plan militaire. Ce qui supposerait d'une part,
une Europe de la défense (à laquelle la Convention présidée
par Valéry Giscard d'Estaing tourne résolument le dos…),
et d'autre part, des moyens matériels, réunis dans un
budget, qui devrait être trois à quatre fois plus élevé
que celui que représenterait la seule addition des moyens mis
en oeuvre séparément par chacun des actuels pays membres...
C'est très bien de s'élever comme le faisait dimanche
dernier, Dominique de Villepin sur RTL contre l'unilatéralisme
américain. Encore faut-il disposer d'armes et de troupes sur
lesquelles il est possible de construire un multilatéralisme
autre que verbal.
Il est possible que la position de la France aboutisse demain à
élargir le consensus international dont les États-Unis
ont sans doute tort de vouloir se passer. Mais, en attendant, la position
de la France concourt à réduire l'efficacité de
la pression qu'exerce l'Armada américaine mobilisée dans
le Golfe arabo-persique.
Quant aux millions de manifestants " contre la guerre " rassemblés
dans la plupart des grandes villes du monde occidental le week-end dernier,
ils nous renvoient hélas à toutes les mobilisations pacifistes
observées depuis 70 ans. Ils ont toujours été les
alliés objectifs des dictateurs (Voir David Miège en première
page).