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Article du journal Les 4 vérités Hebdo http://www.les4verites.com 27 octobre 2001

Réponse à Pierre Lance sur l'histoire et le christianisme

Guy Millière

Je pense devoir, en toute cordialité, répondre à nouveau à Pierre Lance (Les 4 Vérités hebdo du 13 octobre, "L'histoire est-elle une putain ? ").
1. Je ne pense, bien évidemment pas, que l'histoire commence au Moyen-Age, et j'ai d'ailleurs longtemps enseigné, dans diverses universités, l'histoire des civilisations traditionnelles (Chine ancienne, Mésopotamie, Égypte, Japon du temps d'Amaterasu à la révolution Meiji).
2. Dès lors que les premières agglomérations fortifiées apparaissent en Gaule alentour de 900 avant l'ère chrétienne, je veux bien, à la rigueur, parler de civilisation gauloise, encore que les contours de cette civilisation - où se mêlent influences celtes diverses et influences grecques à partir de la fondation (en 600 av. J.-C.) de Massalia - me semblent assez flous. Une civilisation, qui plus est, dispose de textes et d'une écriture, et c'est ce qui permet d'en tracer l'histoire. Les textes celtes les plus anciens furent écrits en grec, et les plus anciens datent du ive siècle avant notre ère : ils décrivent pour l'essentiel les apports grecs à la Gaule, et (je cite Justin), l'adoucissement de la barbarie gauloise par les Grecs qui ont appris aux Gaulois " à vivre légalement et pas seulement par la force des armes ". Qu'on s'intéresse à la Gaule est une chose, qu'on y voie une source de la civilisation occidentale et de la liberté individuelle me laisse songeur, mais je suis humble et prêt à compléter mes lectures.
L'impérialisme romain a existé indéniablement et a laissé en Gaule, à mes yeux, des traces autrement plus profondes sur tous les plans que le vieux passé celtique et phocéen : la construction de routes, de villes à part entière, d'aqueducs, de ponts, l'apport intellectuel du droit romain et de l'idée de " libertas ", appliquée à l'individu, en attestent. La décadence et l'effondrement de Rome n'ont rien ôté à la profondeur de ces traces.
3. La civilisation grecque fut l'un de nos berceaux intellectuels, je ne le nie pas, mais là ne se situait pas mon propos. Quels que soient les apports de la Grèce, je ne puis oublier que la démocratie athénienne excluait les esclaves et les femmes, et s'accommodait fort bien de l'esclavage. Je ne puis ignorer non plus que si la Grèce a vu naître la philosophie, elle a aussi conduit à l'émergence de la première utopie totalitaire, sous la forme de la Politeia platonicienne. Si certaines cités grecques eurent des légistes et si l'idée de nomos, d'où vient notre idée de droit, est née en Grèce, le nomos grec n'avait pas de relation à notre idée moderne de droit de l'homme, puisqu'il renvoyait au kosmos (harmonie macrocosmique du monde) et au logos (raison et langage mêlés). Nous devons des notions et des concepts à la Grèce. C'est à la redécouverte des textes d'Aristote en contexte chrétien sous l'influence de la traduction latine des écrits de Ibn Rushd (Averoes) et de Ibn Sina (Avicenne), que l'on a dû l'évolution qui a mené au thomisme, mais la Grèce ne peut, à mes yeux, être considérée comme le terreau essentiel dont notre civilisation occidentale est pétrie.
4. Qu'on soit croyant ou non, il me semble difficile de nier que les idées de respect de l'être humain en tant qu'être humain, d'égalité entre les êtres humains, quels qu'ils soient, sont nées du christianisme. Il me semble difficile de nier que l'idée de droit naturel dont vient toute la conception moderne des droits de l'homme et d'état de droit, au sens strict et libéral du terme, sont nées de l'idée de loi naturelle, omniprésente dans la Somme théologique de Thomas d'Aquin. Hugo de Groot et Samuel von Pufendorf, principaux théoriciens du droit naturel avant Locke, se réfèrent d'ailleurs régulièrement à Saint Thomas.
5. Le lien du christianisme et de l'état ominiscient et tout puissant ne me paraît pas fondé. La parole du Christ est de laisser à César ce qui est à César et à Dieu ce qui revient à Dieu, ce qui est la base même de la séparation du politique et du religieux. Thomas, et avant lui Jean de Salisbury, ont posé par ailleurs la distinction entre le tyran, qui ne respecte pas la loi naturelle et le souverain légitime qui respecte la loi naturelle. C'est sur cette distinction que s'appuie John Locke, auteur imprégné de christianisme, pour théoriser la Rule of Law, le gouvernement du droit naturel et non des hommes, et pour rappeler qu'il est du devoir moral des hommes de renverser tout gouvernant qui ne s'en tiendrait pas au respect scrupuleux de la Rule of Law.
6. La parole de Muhamad est aux antipodes de la parole chrétienne, et on ne peut mettre toutes les religions et a fortiori tous les monothéismes dans le même sac. L'Islam ne reconnaît pas l'individu : tout musulman fait partie de la umma, la masse des croyants. L'Islam ne reconnaît pas l'égalité des êtres humains : non seulement les femmes y sont avilies, mais un chrétien ou un juif bénéficient au mieux du statut de dhimmi, citoyen de seconde zone, et un athée ne mérite que la mort ou l'esclavage. L'Islam ne reconnaît pas la notion de droit, et comme le dit le grand islamologue Bernard Lewis, dans l'Islam, Dieu est César, avec toutes les conséquences que cela implique…

Guy Millière

Article du journal Les 4 vérités Hebdo http://www.les4verites.com