N°177 5 juin 1998
Éditorial Alain Dumait : Paix civile : Chirac s'est mis hors jeu !
Nicolas Courteille:....................... La droite la plus bête du monde
Jean Rouxel : L'Express complice des politiciens
Alain Foucart: Un compromis possible avec le FN
Bernard Piard: Pas de parti raciste en France
Claude Reichman:............... Air France ou le drame français
Jusqu'au mois de Mars 1998,Jacques Chirac, avait déjà accumulé beaucoup d'erreurs. S'engager le soir même de son élection à la Présidence de la
République à faire la politique inverse de celle pour laquelle il s'était engagé, puis nommer à la tête du gouvernement le super-technocrate Alain Juppé, avant de procéder à une dissolution, au moment où l'équipe en place était au plus bas dans les sondages de popularité, tout en renouvelant sa confiance au bouc émissaire de cette déconfiture à nouveau désigné comme chef de campagne, n'était certainement pas les moindres...
Encore était-il en mesure d'assumer les fonctions
minimum qui, en France comme ailleurs, de toute éternité, appartiennent aux chefs de l'Etat : maintenir en toute circonstance la paix civile et la concorde entre tous les citoyens.
Pour un chef de l'Etat digne de ce nom, il ne peut y avoir, il ne doit y avoir que de bons Français et d'honnêtes citoyens.
Jacques Chirac, à plusieurs reprises, a cru pouvoir déroger à cette mission supérieure. Désignant un parti politique qui a rassemblé plus de 4 millions de voix le 23 avril 1995, dont la moitié sans doute se
sont portées sur son nom, quinze jours plus tard, il a évoqué une organisation "raciste et xénophobe".
Cette ignominie, qui est également une erreur (voir page 7) a déclenché dans tout le pays une véritable
guerre civile, complaisamment entretenue par tous les médias dominants. Charles Millon est interdit de
cérémonies du 8 mai au Monument aux Morts de sa
ville de Belley. Des élus FN désignés par des assemblées régionales (parfois à majorité de gauche...) se voient refuser l'accès à des établissements scolaires
où ils ont été appelés à siéger au conseil d'administration. Des ministres, et aussi des directeurs
d'administration centrale, refusent tout contact avec des
élus du Peuple pour la seule raison que leurs options politiques leur déplaisent. Un ministre communiste veille scrupuleusement à ce que les présidents des Conseils régionaux élus avec des voix du FN, ne soient pas invités à une inauguration d'autoroute. Et, ouvertement, les financements publics de l'Etat, comme certains investissements d'entreprises publiques, sont désormais soumis aux critères du politiquement correct.
Cette situation est très préoccupante. Par ses engagements, Jacques Chirac n'est plus en mesure d'y apporter un remède. Ce sera donc la tâche d'un
autre.
C'est dans ce contexte qu'il convient d'apprécier la volonté de Lionel Jospin de ramener tous les mandats électifs à une durée uniforme de S ans. C'est une bonne idée. À la condition qu'elle s'applique aussi à l'actuel résident de l'Élysée.
In France, la Droite n'existe pas en tant que telle. Elle existe pour servir de bouc émissaire à la gauche. Un homme de droite est un homme politiquement incorrect, qui n'a pas voix au chapitre. C'est quelqu'un sommé de s'excuser et de se taire, sommé de se faire tout petit face au parti de l'ordre moral, ou immoral, qui, depuis deux cents ans, et même plus, fait la loi dans ce pays.
l'écris deux cents ans, et même plus, car du temps des philosophes et sous la monarchie, il en était déjà de même ; l'histoire littéraire n'a retenu que Montesquieu,
Rousseau, Voltaire et Diderot comme philosophes, comme Lumières du XVIIème siècle.
Tous les esprits politiquement incorrects de l'époque passèrent à la trappe et furent oubliés.) La Révolution française portée au crédit de la Gauche, il ne restait à la Droite qu'à incarner la contre-révolution. Encore s'agit-il là d'une Droite dure qui n'a rien à voir avec la droite la plus lâche du monde : celle qui veut accomplir le programme de la révolution, mais sur la pointe des pieds, en ne le criant pas trop haut sur les toits. La vraie Droite n'existe donc pas en France, à peine de se faire diaboliser, comme le Front National. Et quand elle n'est pas diabolisée, elle est récupérée par la gauche des syndicalistes, des maitres d'école et des petits flics de la pensée, qui lui donnent, suivant son comportement, plus ou moins de bons points.
Entre la gauche et le parti diabolisé, il n'y donc pas de droite : il n'y a qu'un ectoplasme, que les récentes élections viennent de faire enfin exploser.
Les hommes dits de droite (par la gauche) avaient le choix entre disparaitre politiquement, purement et simplement, et se maintenir au pouvoir, forts d'un électorat de droite situé à plus de 50% des
voix.
Il fallait que des hommes d'influence en décident ainsi : nous sommes de droite, ou nous serons et
pour toujours les godillots de la gauche. Cela pose bien sûr une autre question tout aussi importante : qu'est-ce qui fait de nous des hommes de droite ? Eh bien, tout simplement que nous ne sommes pas de gauche. Etre de gauche, il est temps de le dire, c'est être pour la démagogie, pour la
manipulation de l'opinion ; c'est être hostile à l'émulation sociale, au travail, à la morale, au bon sens ; c'est
préférer les excentricités de Sartre au bon sens de La Fontaine. Sur cette
base, il est facile de rassembler plus d'un Français sur deux, voire deux Français sur trois : ceux qui ne veulent pas que notre pays compte vingt millions d'immigrés, s'interdise de penser différemment, renie ses traditions et son histoire (laissons à la gauche le soin de s'extasier sur la Terreur et l'épuration), ceux qui en somme ne sont pas fous, au sens chestertonien du terme : un fou, disait en effet Chesterton, est celui
à qui il ne reste que sa raison. Et Dieu sait que la raison est souvent invoquée à gauche...
Voilà pourquoi nous attendons impatiemment les suites de l'affaire Charles Millon. Pour la première fois depuis la guerre, un homme politique d'importance et irréprochable s'élève pour saper les fondements de la bâtarde compromission qui faisait de notre droite la plus bête et la plus lâche du monde. Puisse-t-il aller jusqu'au bout de ce courageux mandat.
A lplusieurs reprises, dans ces colonnes, Î nous nous sommes fait les chantres du clivage droite/gauche, qui suppose une organisation bipolaire de la vie politique. Comme dans les pays anglo-saxons. Plusieurs de nos correspondants contestent cette option. Ce qui nous amène à y revenir.
Au-delà du manichéisme réducteur inhérent à
un tel fonctionnement de la vie publique, ce que contestent nos contradicteurs, c'est la notion même d'alliance politique et de diversité des opinions à l'intérieur d'un même camp.
La bipolarisation de la vie politique pousse en effet à se rassembler des personnes qui ont des opinions différentes, et c'est bien ce qui se passe présentement avec la gauche plurielle à propos de laquelle il serait facile de dresser la longue liste des divergences, voire des contradictions. l
Pour être plus précis, nos correspondants, quand ils acceptent un clivage droite/gauche, souhaiteraient qu'il soit fondé sur le seul critère du libéralisme, des idées de liberté des personnes et de concurrence entre les
entrepreneurs.
Nous sommes, à la rédaction de cette publication, les premiers convaincus de la supériorité absolue d'une politique libérale par rapport à toutes les variantes interventionnistes, conservatrices, étatistes ou socialistes. Un simple plafonnement des dépenses publiques depuis dix ans aurait fait de la France un pays prospère, armé pour affronter toutes les compétitions internationales.
Mais, aujourd'hui, le choix du critère du libéralisme comme ligne de clivage entre la gauche et la droite, pose au moins deux types de questions.
Tout d'abord, l'expression des idées libérales est passée dans le langage commun. Même Jospin dit être favorable à la diminution des dépenses et des impôts ! A une époque où les
hommes politiques ne peuvent plus être jugés sur leurs seuls discours, mais plutôt sur leurs actes, le libéralisme qu'ils affichent ne peut plus permettre seul de les départager.
Ensuite, le combat entre la gauche et la droite suppose un rapport de force qui ne soit pas trop différent de 50/50. On au pays où Colbert a toujours éclipsé Turgot, les idées libérales ne peuvent triompher que dans le cadre d'une alliance avec d'autres, sans doute représentatives de la tradition nationale.
Vous nous dites, chers correspondants : «le Front National n'est pas libéral, vous ne pouvez donc pas envisager quelque alliance que ce soit avec une telle formation ! ii
Mais quand le Front national avance un programme commun pour faire gagner la droite plutôt que la gauche à l'occasion de l'élection des présidents de région, le premier point de l'accord proposé porte précisément sur la modération fiscale, tandis qu'aucun autre point n'est susceptible de braquer un libéral de bonne foi. Il apparaît donc que même quand on est en désaccord avec différentes positions du FN, il n'y a aucune raison de penser qu'un programme minimum, acceptable par une majorité de Français, ne puisse pas être élaboré avec lui.
je qui coûte cher à Air France, c'est moins les salaires de ses pilotes que les charges sociales qui s'y appliquent.
Mais de cela, il n'est jamais question. Pas plus qu'on n'avait osé évoquer le sujet quand les routiers paralysaient le pays. Si les Français sont bel et bien pris en otages, c'est tout autant par la presse et les politiciens que par les pilotes d'avions et les chauffeurs de camions. Combien de conflits de ce genre, de difficultés pour tous et d'argent perdu faudra-t-il pour qu'on se résolve enfin à regarder le problème en face ? Si un individu se comportait comme le font collectivement les Français, on dirait de lui qu'il est fou. Car que faisons-nous d'autre que de nous promener au chaud soleil d'été vêtus d'un gros pardessus, d'une écharpe de laine et d'un passe-montagne, ou de nous aligner au départ d'une course à pied avec un sac à dos rempli de lourds cailloux ? Le fou sait parfaitement qu'il fait chaud ou qu'il va devoir courir contre des concurrents.
Mais il ne voit pas le rapport que cela pourrait avoir avec son accoutrement.
Il n'est pas un article de journal, pas un discours d'homme politique qui ne fasse
mention de la concurrence internationale à laquelle la France est confrontée. Mais ni les uns ni les autres ne suggèrent que nous pourrions ôter notre pardessus ou nous décharger de notre sac de cailloux.
Le dire, croient-ils, les ferait passer pour fous-Alors ils vont jusqu'à s'interdire de le
penser.
On ne peut pourtant pas prétendre que l'événement nous prenne par surprise. Le traité de Rome a été signé en 1957, il y a donc plus de quarante ans. Ses articles 85, 86 et 90 stipulaient que les États devaient supprimer tous les obstacles à la concurrence entre les entreprises, fussent-elles publiques, L'article 90 est particulièrement éclairant, II indique que ides entreprises chargées de la gestion de service d'intérêt économique général sont soumises aux règles du présent traité, notamment aux règles de concurrence». Néanmoins, le même article introduit une réserve qui, destinée à ménager les transitions, précise que ces règles de concurrence ne s'appliquent que dans les limites où elles ne font pas échec à «l'accomplissement en droit et en fait de la mission particulière qui leur a été impartie.» Et pour bien montrer
que l'exception ainsi créée revêtait un caractère provisoire, les signataires du traité ajoutaient :« Le développement des échanges ne doit pas être affecté dans une mesure contraire à l'intérêt de la Communauté.»
Le drame français est dans ces lignes.
L'action de nos politiciens et technocrates n'a consisté, depuis 1945, qu'à jouer au meccano dans tous les domaines de l'activité économique, à monter de toutes pièces des entreprises publiques là où nos partenaires européens laissaient faire le secteur privé, et à se retourner triomphalement vers ceux-ci en clamant haut et fort, torse bombé, lèvre dédaigneuse, les vertus de «l'exception française».
Malheureusement pour ces «fous à mi-temps» - c'est le titre d'un fort intéressant livre de Michel Dansel * qui ne parle pas des hommes politiques mais y fait irrésistiblement songer - la construction européenne faisait tomber progressivement les barrières douanières et finissait, à partir du Ier janvier 1993, par les supprimer Le maintien du statut public de nos entreprises, c'est-à-dire de leur déficit et des subventions d'État, devenait un trouble de concurrence incompatible avec «l'intérêt de la Communauté».
Il fallait donc privatiser Air France et supprimer le monopole de la sécurité sociale, comme le stipulent les directives européennes de 1992. Pour n'avoir fait ni l'un ni l'autre, les pouvoirs publics portent la responsabilité principale. Mais les pilotes ont aussi la leur. Craignant pour leur régime de retraite, ils n'ont pas saisi la perche de «l'exception sociale» que le précédent gouvernement semblait prêt à leur
tendre. A vouloir à la fois le beurre et l'argent du beurre, on se condamne au pain
sec. Arrosé de larmes.
* Michel Donsel, «Les, fous à mi-temps», Editions du Rocher.