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" Corner " social pour
Lionel Jospin
L'affirmation de Francis Fukuyama, qui est au centre de sa thèse
sur la " Fin de l'histoire ", et selon laquelle "
la démocratie libérale et l'économie de marché
sont les seules possibilités viables pour nos sociétés
modernes " demeure intégralement exacte. L'historien
américain ne faisait d'ailleurs qu'exprimer, à sa
manière, une opinion souvent développée par
ses aînés, y compris en France. C'est par exemple Jacques
Bainville qui remarquait que " la supériorité
des Occidentaux tient en dernière analyse au capitalisme,
c'est-à-dire à la longue accumulation de l'épargne
".
Et, comme ce succès du capitalisme à l'occidentale
est éclatant, il en résulte un fossé grandissant
entre ceux qui en appliquent les règles et ceux qui prétendent
les ignorer.
Sans doute, au niveau des individus, l'immense majorité des
habitants de la planète, si on leur en donnait le choix,
c'est-à-dire s'ils vivaient dans des pays au fonctionnement
démocratique, opterait pour le capitalisme plutôt que
pour les systèmes archaïques et féodaux qui les
oppriment. Individuellement, ils ne peuvent souvent que voter avec
leurs pieds et immigrer pour fuir la misère et l'oppression.
C'est ce qu'ils font par millions à travers le monde. Il
n'empêche qu'au niveau collectif, l'immense majorité
de nos contemporains vit encore éloignée des bienfaits
du capitalisme, sous des jougs tyranniques.
Dans ces conditions de fait, l'Occident capitaliste ne représente
qu'un petit îlot de prospérité dans un océan
de misère et de faim. Et cet écart n'a aucune chance
de se réduire aussi longtemps que les pays du Sud, de l'Est
et d'ailleurs, n'adopteront pas les règles simples, chères
à Fukuyama. Mais cela pourrait aussi se faire rapidement
car dix ans ou vingt ans suffisent pour sortir un pays arriéré
de l'ornière, à la seule condition que ses dirigeants
politiques, en accord avec le peuple, le veuillent vraiment.
Évidemment, aujourd'hui, nous en sommes loin. Nous appartenons
à l'îlot prospère, et, depuis le 11 septembre,
mieux qu'auparavant, nous mesurons la différence qui nous
sépare du reste du monde et l'hostilité envieuse qui
nous entoure.
On pouvait croire que notre supériorité matérielle,
indéniable et incontestée, énorme, pourrait
nous permettre de venir à bout rapidement d'une entreprise
terroriste comme celle qui a incrusté son quartier général
en Afghanistan. Car il n'y a pas de plus grand contraste que celui
qui sépare l'empire américain dominant de ce pauvre
pays de moins de vingt millions d'habitants. C'est exactement ce
que nous voyons tous les soirs avec les images montrées aux
journaux télévisés du 20 heures.
Et pourtant, après sept semaines de manœuvres et de bombardements,
les incertitudes et les doutes s'accumulent. Non seulement, et on
le savait, les opérations seront longues. Mais le théâtre
des opérations risque de s'élargir et l'Occident devoir
faire face à d'autres adversaires, pays dont les dirigeants
expriment à l'égard de l'Amérique une hostilité
haineuse, même si, pendant quelques semaines, ils ont mis
une sourdine à leurs éclats de voix.
George Bush a eu raison de s'efforcer de circonscrire à l'Afghanistan
la campagne en cours contre le terrorisme mondial. Mais il ne dépend
pas que de lui qu'elle soit ainsi limitée. Alors que ben
Laden et tous ses complices, y compris parmi ceux qui se disent
ses adversaires, ne raisonnent qu'en termes d'affrontements manichéens
entre " l'Occident qui domine et qui opprime " et les
autres, " qui subissent et qui souffrent ".
Les précédents conflits mondiaux n'ont jamais été
conçus comme tels par leurs premiers protagonistes. C'est
un fatal engrenage qui en a ainsi décidé. Avec le
conflit en cours, nous ne sommes pas à l'abri d'une telle
évolution. Et l'on sait que pour mener une guerre de longue
durée, les moyens matériels ne sont pas tout. Comptent
également, au plus haut point, les capacités morales
et spirituelles des belligérants.
C'est la contradiction essentielle de l'Occident. Notre prospérité
repose sur une morale, que nous avons cessé d'enseigner à
nos enfants et qui, de ce fait, est sur le point d'être oubliée.
C'est le défaut majeur de notre cuirasse. Car on n'a jamais
vu, dans de telles circonstances quelqu'un gagner, même riche,
s'il n'avait pas la foi.
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