Brigitte Bardot et la France enchantée des années 50

Posté le novembre 02, 2012, 3:19
8 mins

Je rougis quand j’ai honte, mais jamais au soleil.

B.B.

 Brigitte Bardot n’a jamais trop cru au cinéma. Elle est trop star pour ça. Pour elle c’était un métier, et un moyen de mener la grande vie, mais ce n’était pas du grand art. C’est pourquoi du reste elle n’est pas devenue une actrice culte. Elle reste bien sûr une colossale icône culturelle, un grand modèle mimétique dans l’histoire de la femme moderne, à l’image de George Sand ou d’Isadora Duncan, mais elle n’est pas l’actrice de légende qu’on eût pu en faire.

Ce n’est d’ailleurs pas un mal. Son génie est ailleurs, s’il n’est pas dans le cinéma. Et si sa carrière a décliné dès les années 60, c’est pour une bonne raison : la France, dont elle incarnait la grâce et le génie aux yeux du monde, a commencé à se faner dès cette époque. La République est devenue le royaume de Fantômas, le cybernéticien agité de l’ombre, celui que poursuivent Juve et Fandor, et qui construit les centrales nucléaires, les autoroutes, l’Europe des 1000 et reproduit le néo-français d’après l’Histoire. C’est aussi la France des divorces (le Mépris, avec Bardot, le meilleur Godard…) et du mécontentement existentiel permanent (« Qu’est-ce qu’on peut faire ? » dans Pierrot le fou).

Mais Brigitte Bardot, c’est encore la douce France des routes de campagnes, des amourettes de la toile de Jouy, de la poésie des grandes villes et du marivaudage marrant. Comme notre grande actrice est parfaitement de droite et intelligente, elle l’a compris dès le début. Il est amusant de penser que c’est sous De Gaulle que la catastrophe a commencé de se produire. Est-ce un hasard, une cohérence aventureuse ? Selon son degré d’antigaullisme, chacun choisira. On rappellera que la grande comédie italienne, celle de Dino Risi par exemple, décrit l’avènement des nouveaux monstres de type Berlusconi en Italie et ailleurs, et dès les années 60. C’est venu avec la technique et le capitalisme américain appliqué aux vieilles démocraties bourgeoises européennes. Voyez aussi la galerie des monstres néo-bourgeois de Claude Chabrol, de la femme infidèle au garçon-boucher.

Mais j’en reviens à notre grande star, qui rapportait en 56 plus que les automobiles Renault en Amérique, selon l’historien Georges Sadoul ! J’ai un faible pour son petit film la Mariée est trop belle, hymne à la France rurale et bourguignonne en même temps que bonne satire sociale : la France cynique et moderne, celle des mythologies de Roland Barthes se met en place, et elle va recycler toutes les rondeurs nymphettes de la BB dans les photos de la presse du cœur ! Le modèle mimétique industriel se met en place ! Le Bovary nouveau va arriver !

Le sujet de ce très bon film, écrit par Odette Joyeux (l’esprit pétille, il est encore français, si l’on a le droit de le dire !), est finalement assez proche du légendaire Drôle de frimousse de Stanley Donen avec Audrey Hepburn : on prend une jeune ingénue, on en fait une star. Le pygmalion comme toujours s’enamoure de sa création. Sauf que dans le film français les dialogues sont plus drôles (« Tu comprendras cela quand tu seras une femme, ou plutôt tu seras une femme quand tu comprendras cela ! »), Louis Jourdan beaucoup plus beau et crédible que Fred Astaire, et que le personnage de BB est moins sot que celui d’Hepburn, qui tombe dans les bras d’un penseur fumeur dragueur germanopratin ! Le grand personnage cynique est celui de la toujours excellente Micheline Presle, femme pressée et embouteillée, héritière des liaisons et lésions dangereuses, et qui ne pense qu’au boulot et au chiffre de ventes ! Mais BB finit par l’emporter, car elle n’a pas besoin de jouer, elle se contente d’être. Et dans sa grande sagesse le scénario (une vraie grande pièce de théâtre à la française avec une réflexion sur le théâtre et la représentation, une !) rend hommage au personnage de Micheline Presle, une madame de Merteuil au bon cœur ? Une quoi ?

La vérité du film tient dans les propos du curé de la paroisse, excellent homme, bon et psychologue, qui prête son église pour ses pauvres au Spectacle parisien : « mon enfant, j’aimerai mieux vous marier pour de bon ! ». Et comme dans tout bon marivaudage français, la belle enfant se prend au jeu et décide de se marier pour de bon avec monsieur Jourdan ! Comme elle était belle la France encore ! Comme elle était maligne et innocente ! Comme elle se prenait au jeu ! Comme elle n’était ni cynique, ni désabusée ! Comme elle ne rêvait pas du mariage gay !

De ce petit chef d’œuvre réalisé par Pierre Gaspard-Huit, vétéran éreinté ensuite par la nouvelle vague et passé à l’académique ORTF (c’est toujours mieux que la télé d’aujourd’hui, mais qu’est ce que cela a vieilli par contre !), on retiendra surtout qu’à cette époque la modernité n’abîmait pas la France. Je veux dire : on peut avoir les magazines, les voitures, le cinéma et la télé, et rester français. Et soudain, tout change : on récolte mai 68 et tout le reste. C’est que c’est politique et c’est arrivé d’ailleurs dans le monde entier, sans que l’on ne puisse rien faire. On retiendra aussi qu’une vraie star n’a pas besoin de se faire diplômer de théâtre et de passer par l’Actor’s studio. Une vraie star, comme Brigitte Bardot, cela crève l’écran, parce que c’est comme les autres, mais plus. C’est tout.

 Finissons, dit Léon Bloy, en exaspérant les imbéciles et rafraîchissant l’imagination des bons chrétiens ; toujours de la Mariée : Les gens du village sont ravis d’aller à la messe.

(Louis Jourdan)

Nicolas Bonnal

2 réponses à l'article : Brigitte Bardot et la France enchantée des années 50

  1. Lebec

    3 novembre 2012

    Nicolas Bonnal a raison, et plus encore qu’il ne l’écrit ici. En effet, les yankees ont imposé à la France les accords “Blum Byrnes”. Ils se garantissaient un nombre d’écrans de cinéma … Et M. Blum n’y vit pas malice.
    La Révolution américaine mesure bien ses intérêts : par le cinéma, elle a balayé la vieille Europe.

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