Inagaki et le cinéma initiatique japonais

Posté le 02 février , 2013, 8:56
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Les années cinquante et soixante constituent malgré elles le seul vrai âge d’or du cinéma. On est avant la télévision de masse, dans un art encore exigeant et populaire. Cela est vrai bien sûr du cinéma américain avec les grands westerns, les classiques, le cinémascope et le chant du cygne des trois grands maîtres (Ford, Hawks, Walsh) ; mais aussi du cinéma soviétique, dont la beauté, le dynamisme et la naïveté vont se poursuivre jusque dans les années 70. Le cinéma français et le cinéma italien préparent quant à eux des temps moins joyeux. C’est la nouvelle vague et le mauvais communisme, celui de l’ouest, qui va œuvrer dans ce sens.

Un autre cinéma, qui a été oublié depuis, fournit au cours de cette fastueuse époque des films superbes enracinés dans le passé, la tradition et le paganisme local. Il s’agit du cinéma du Japon, pays où les effets secondaires (la pluie noire, comme dit Ridley Scott dans un de ses films à clé les plus incompris) de la bombe atomique et de la société de consommation ne s’étaient pas encore fait ressentir. Le Japon des années cinquante a encore de beaux restes de nationalisme, une grande population paysanne et il rêve d’un ailleurs absolu, pour parler comme Jacques Bergier, c’est-à-dire d’un passé ancestral et mythique.

Le maître que je choisis de recommander pour développer cette vision magnifique du Japon tellurique, épique et guerrier, n’est pas connu comme d’autres bons maîtres, ni bien sûr très populaire chez la critique de cinéma : il s’agit d’Hiroshi Inagaki, un enfant de la balle qui évolue durant soixante années dans les milieux du spectacle nippon, se spécialise dans les fameux jedi-gekai, les films à costume (le jedi a bien sûr inspiré Lucas, qui a recopié la Forteresse cachée de Kurosawa en oubliant la seule scène sublime, celle des charbonniers de la forêt), mena une carrière discrète (couronnée quand même d’un lion d’or), et qui mourut d’alcoolisme, croit-on, par un triste soir dans un hôpital du grand Tokyo transformé en mégapole cybernétique et post-humaine (c’est à Tokyo que Tarkovski filme le voyage de son cosmonaute dans Solaris). On pourra se faire une idée des films d’Inagaki sur Youtube, encore qu’on puisse bien sûr les trouver les commander sur les sites commerciaux.

Inagaki eut son John Wayne, qu’il partagea avec Kurosawa, il s’agit bien sûr de Toshiro Mifune, fils d’un missionnaire chrétien qui vivait en Mandchourie. Cet acteur extraordinaire et maître en arts martiaux et en musique sacrée fait plutôt penser à un initié vivant, à un homme réalisé dans la voie de la perfection, plutôt qu’à une vedette française ou à une star hollywoodienne. C’est avec lui qu’Inagaki a réalisé la fameuse trilogie de Musashi, le complexé, torturé et invincible guerrier qui se déplaça dans le Japon post-historique (selon Kojève) des samouraïs. Les images sont sublimes, les musiques occidentales très belles, la gravité et la profondeur des dialogues éthérés. On est ailleurs, avec le soleil et le héros, on est dans le vrai monde. La trilogie de Musashi, disponible en DVD en France, qui s’achève par un duel inoubliable sur une île oubliée au crépuscule éternel, est un pur rêve héroïque, c’est la Chanson de Roland que nous n’avons pas su filmer en France.

Un autre chef d’œuvre d’ Inagaki avec Mifune est le merveilleux, l’incroyable, l’inoubliable Nippon Tanjo, le film sur les trésors enfouis du Japon, qui narre la mythologie païenne du pays. Avec forces effets spéciaux, en état de grâce et comme inspiré par le Fritz Lang géant du cinéma muet, Inagaki filme le commencement du monde et le filme bien. Il n’y a que Sampo, la version soviétique du Kalevala filmé par le déjà évoqué Ptouchko, qui vaille ce film par son contenu heureux et inattendu. Mais la première heure du film nippon est incroyable. Le soleil disparaît ici aussi et la grande nuit couvre le monde. A vos commandes !

Dans le même esprit très pur et chevaleresque, féodal et héroïque, je recommanderai la version d’Inagaki des 47 rônins, qui date de 1963. Elle est tout bonnement phénoménale, bouleversante, interminable (quatre heures) et courte à la fois. Le chambellan qui se fait passer pour corrompu et ivrogne afin de mieux préparer sa vengeance est un des grands personnages de l’histoire du cinéma. Le combat final dans la villa du vieux courtisan dégoûtant est somptueux. Les images sont bouleversantes, et la scène où le jeune baron va être sacrifié, devant les fleurs de cerisier blanc qu’il voit pour la dernière fois. Voici un exemple prodigieux pour élever ses enfants. C’est ici aussi le champ du signe des grands féodaux, au siècle d’ailleurs de Louis XIV. Le vieillard fétide est l’homme du futur, qui ne croit qu’à l’argent, au plaisir. Nous passons de Roland à Géronte, le moyen âge est clos.

Enfin (il ne faut jamais être trop long quand on aborde des sujets oubliés par l’air désertique des temps) je recommanderai le Tricycle, ou Rickshaw man, tourné deux fois, avant et après la guerre, de nouveau avec Mifune. On y raconte l’histoire d’un rickshaw économe, bagarreur et ivrogne (on n’est pas très loin des thématiques fordiennes !) qui décide de protéger une veuve et son orphelin de la manière la plus discrète possible. Lorsque l’enfant devient étudiant, il se permet de sortir de sa coquille et de son rôle pour jouer du katei, le fameux tambour japonais, mais d’une manière particulière ; il doit retrouver le rythme de Gion. Mifune va s’appliquer comme personne avec ses bâtons de tambour. La scène est sur Youtube, je vous laisse voir par vous-même. Comment pourrai-je mieux dire ? Et je maintiens ce que j’ai dit : Toshiro Mifune était un initié vivant, et Inagaki un géant médiéval égaré dans ce siècle et présent comme d’autres sur les plateaux de cinéma au milieu du siècle dernier.

Je termine par un paradoxe : la folie celte au cinéma japonais.

Le ton celtique est présent dans le cinéma américain (Walsh, Ford, Sturges, McCarey) comme dans le cinéma soviétique avec Alexandre Rou (Rowe en english) ; et il l’est aussi – je terminerai là-dessus – dans le cinéma japonais avec Kwaidan, adapté d’un écrivain fantastique irlando-nippon (mais oui !), Lafcadio Hearn. Kwaidan, où les fantômes sont le chant du cygne du cinéma japonais. Beauté hiératique, horreur fantastique, magie sacrée de l’art, majesté olympienne des gestes, tout y est. On est en 1965. Après tout meurt, comme chez nous.

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